Pascal vient sur ces mots. Il tient tout entier en deux volumes, les Provinciales et les Pensées, avec quoi s’impriment d’habitude les Opuscules. Mais n’importe qui pourrait facilement réunir une volumineuse bibliothèque autour de ces deux volumes-là. Sur Pascal lui-même que de livres écrits, depuis sa Vie, par Mme Périer (qu’il ne faut pas accepter tout à fait, paraît-il, comme parole d’Évangile), jusqu’au livre de Joseph Bertrand en passant par les médecins plus ou moins aliénistes, genre Lélut ! On ne repoussera pas ces commentateurs de tout ordre. Pascal est de la race de ces génies énigmatiques que chacun comprend à sa manière, et qu’il est bon de voir compris de façons différentes. Comment, par exemple, entendre les Provinciales sans résister à la tentation d’écouter aussi les ripostes et de se faire juge du combat ? Ces subtils casuistes méritent-ils les terribles coups de boutoir de l’amer solitaire ? La dispute de la morale stricte et de la morale large est de tous les temps. De quel parti se mettre ? Il semble qu’il y aurait un moyen de concilier les choses, ce serait d’adopter la sévère pour soi et l’indulgente pour les autres. Mais alors c’est donner raison aux casuistes puisqu’ils se mettaient, parlant confession, au point de vue des autres ! Terrible, en effet, est bien l’ironie du grand polémiste : « Ah, mes révérends, il est fort heureux que les juges du Roi ne pensent pas comme vous ! » Mais oui ! Et il serait fort malheureux qu’ils pensassent de même, que les surplis revêtissent d’inexorables punisseurs et les simarres d’insatiables inquisiteurs. Je laisse de côté le point de savoir si les citations d’Escobar et de Caramuel, que Pascal recevait toutes parées de Nicole, sont bien exactes ; Port Royal, en éditant les Pensées, nous a permis de douter de ses scrupules : où il a imprimé : « Athéisme, manque de force d’esprit », Pascal avait écrit : « Athéisme marque de force d’esprit » ; il avait ajouté, il est vrai, « mais jusqu’à un certain point seulement ». Pascal est tout entier dans ce balancement ; ces « Messieurs » eurent tort de ne pas le voir et de ne pas le laisser voir.
Port Royal, d’ailleurs, vaut mieux, lui aussi, que sa réputation. Qu’on lise les six riches volumes de Sainte-Beuve, en y ajoutant l’appréciation critique de l’abbé Fuzet : les Jansénistes et leur dernier historien ; le « peloton », comme disait Louis XIV, en sort à son honneur ; comme d’autre part, de la lecture du Chemin de velours, de Remy de Gourmont, les tortueux casuistes sortent moins noirs que nous nous figurons.
Et les Pensées, qu’en dire, sinon qu’on pourrait méditer des mois entiers sous leurs arceaux inachevés ? Le charme émotionnant des ruines est dans l’essor de l’imagination qui se plaît à les compléter ; restaurer des débris, comme on fit de certains donjons féodaux, quel contre-sens ! plus ils restent vagues, plus leur mystère nous attire. Ainsi des Pensées, de Pascal. Nous les aimons de tout ce que nous y voyons, et plus encore, de ce que nous y devinons. Il y a déjà une douzaine d’éditions (de vraies reconstructions) toutes différentes, il y en aura d’autres encore, d’autant qu’ici les cintres interrompus, les colonnes gisantes, les sculptures qu’on découvre dans l’herbe sont de splendides fragments, et que nous pouvons les admirer autant pour eux-mêmes que pour l’ensemble dont ils devraient faire partie, un peu comme la colonnade de ce radieux Parthénon que Pascal, à sa mort, aurait pu voir encore intact dans son éternelle jeunesse sur le rocher de l’Acropole !
Une grande édition des œuvres de Descartes est en voie de publication. Mais le lecteur pourra se contenter de celles qui existent, fort respectables en leurs douzaines de tomes, ou même des choix en un volume qui se trouvent un peu partout. Ce n’est pas, en effet, précisément par le style que vit Descartes ; il est loin, à ce point de vue, de François Bacon qu’il surpasse tant d’ailleurs à tous les autres, et peut-être, une fois qu’on sera arrivé au bout du Discours sur la méthode ne se sentira-t-on pas le courage d’aller plus loin. Pourtant ceux qui ont lu la Correspondance assurent qu’elle est très curieuse. Sa vie ne l’est pas moins, guerres, poële en Hollande, aventures, petite Francine, jusqu’à sa retraite en Suède où l’originale Christine lui attribua l’honneur de sa « glorieuse conversion ». On lira donc, de préférence (à moins d’être de la partie) à ses œuvres propres, celles qui furent écrites sur lui, soit biographies soit études critiques ; parmi celles-ci, les livres de M. Liard ou les Sermons laïques, d’Huxley, semblent les plus profitables.
Comme, par suite, cette année-là se trouvera peu chargée de lectures, on en profitera pour connaître le grand progrès que Descartes et ses contemporains firent faire aux sciences. Comme je le disais plus haut, rien de plus important dans l’histoire du monde que la marche des découvertes scientifiques. Heureusement, les bons guides modernes ici ne manquent pas : l’Histoire des sciences, de Maximilien Marie, la Médecine, histoire et doctrines, de Ch. Daremberg ; la Chimie au moyen âge, de Berthelot ; les Fondateurs de l’astronomie, de J. Bertrand.
On étudiera donc de près tous ces noms illustres : Viète, Fermat, Harvey, Képler, Galilée. Képler croyait-il réellement à son astrologie ? Wallenstein y croyait, du moins, et ce fut un horoscope de Képler qui, en enchaînant son ardeur, décida sa ruine. Et Galilée, avait-il l’intention d’opposer la Science à l’Orthodoxie ? Celle-ci fut du moins bien maladroite d’aller chanter pouille à celle-là. Du Procès de Galilée, d’Henri de l’Espinois, on tirera toujours cette conclusion qu’il est dangereux pour un savant de discuter avec un « autocrator » qui se pique de science, qu’il est d’ailleurs maladroit pour ce savant de mettre les idées de son haut adversaire dans la bouche d’un personnage orné du nom de Simplicius, et qu’il est toujours imprudent de réclamer à cor et à cris des juges quand on tarde à vous en donner ; beaucoup de pauvres diables ne furent pas guillotinés pour autre chose pendant la Terreur ; l’exemple de son imprudent compatriote Savonarole aurait dû arrêter Galilée. L’histoire n’en est pas moins pénible ; il n’y a de comique là dedans que les costumes « Saint-Barthélemy » dont les peintres habillent leurs personnages, en 1633, quand l’idée les prend d’illustrer l’E pur si muove !
L’œuvre de Buffon est plus volumineuse encore que celle de Descartes ; dans certaines éditions, elle dépasse les six-vingts tomes. Même en s’en tenant à ce qui est réellement sorti de sa plume, on atteint un nombre si considérable de pages que, peut-être, se contentera-t-on des choix en un ou deux volumes qu’ont donnés beaucoup d’éditeurs. L’édition la plus récente est celle de M. de Lanessan, ce grand homme pour députés, qui se fit gloire un jour d’avoir découvert l’antagonisme de la famille et de la société chez les végétaux. Si vous prenez une de ces éditions complètes, vous lirez tout d’abord l’Histoire de l’homme, et en les comparant, pour voir le progrès des idées, la Théorie de la terre et les Époques de la nature. Ensuite vous achèverez le reste si vous avez des loisirs, notamment les Quadrupèdes et les Oiseaux, mais en vous gardant de dire trop souvent : Comme c’est bien du Buffon ! car vous pourriez avoir affaire, juste au moment, à du Bexon ou à du Guéneau. On se gardera aussi d’une façon générale de croire que ce grand savant se mettait en habit de cour à sa table de travail, et une fois éclairci le sens des mots « écrire en manchettes », on se plaira à poser des questions captieuses aux neuf-dixièmes de ses amis qui l’ignorent. Sur ces questions de cuisine littéraire et scientifique, on lira avec intérêt l’Histoire des travaux et des idées de Buffon, de Flourens, ou son livre sur les Manuscrits de Buffon, et sur l’homme même, le Voyage à Montbard, d’Hérault de Séchelles, modèle d’ironie narquoise que Jouaust a réédité naguère. Si Buffon avait vécu cinq ans de plus, il aurait pu voir son visiteur accomplir un voyage plus fâcheux à Montaregret.
Comme c’est le savant, malgré tout, qui l’emporte chez Buffon sur l’écrivain, en dépit du Discours sur le style, chacun profitera de sa fréquentation pour se remettre les idées au point en matière d’histoire naturelle. Des livres comme celui de M. Edmond Perrier, la Philosophie zoologique avant Darwin, faciliteront cette besogne. Et ce dernier nom suggère d’autres œuvres aussi importantes que celle de Buffon et qu’il conviendrait de lire pour connaître l’Histoire de la découverte scientifique du monde, le Discours sur les révolutions du globe, de Cuvier, la Philosophie zoologique, de Lamarck, l’Origine des espèces, de Darwin, l’Histoire de la création, d’Hæckel, avec, enfin, quelque volume tout à fait récent, pour marquer l’état actuel de la science. Est-il besoin d’ajouter qu’autour de chacun de ces noms, ce serait tout un cycle d’œuvres remarquables qu’on pourrait réunir ? Autour de Darwin, par exemple, que de livres d’Huxley, de Weissmann, de Quatrefages, de Romanes, de Gaudry, de Quinton !
Enfin Claude Bernard, un aussi grand nom pour le dix-neuvième siècle que Buffon pour le dix-huitième, et à qui il n’a manqué, pour conquérir la popularité, que de jeter dans la circulation quelque axiome propice à contre-sens comme « le style c’est l’homme » ! On n’en lira pas moins l’admirable Introduction à la médecine expérimentale, et autour de ce clair foyer, on disposera les plus importants travaux que le dernier siècle a vu publier sur la physiologie depuis les Rapports du physique et du moral, de Cabanis, jusqu’aux dernières communications qu’a pu recevoir l’Académie des Sciences. Pour un jeune homme, il ne serait peut-être pas de lecture plus fécondante que celle des grands mémoires scientifiques originaux, ceux de Lavoisier, Gay-Lussac, Dumas, Carnot, Regnault, Poinsot, en ayant soin, comme dit M. Le Chatelier, de bien mettre en relief leurs points essentiels. Et pour un homme d’âge mûr, il n’est pas de lecture plus consolante. « Nos neveux sont bien heureux, ils verront de belles choses ! » disait le vieux Voltaire. Qui ne répéterait ceci en étudiant l’histoire d’une découverte, ou en lisant la vie d’un grand savant, celle par exemple de Pasteur, par Vallery-Radot ?