J’ai cité des journaux d’explorateurs comme exemples d’énergie morale ; mais peut-être les aura-t-on lus aussi comme documents d’observation scientifique. Alors c’est une mine inépuisable qui s’ouvre. Vouloir lire tous les récits de voyage intéressants, plusieurs vies d’hommes n’y suffiraient pas. Ici chacun choisira ce qu’il préfère, les chevauchées dans les pampas ou les caravanes dans les déserts, les croisières sur les océans ou les ascensions sur les glaciers.
Vaillant aussi serait le dessein de vouloir lire sur chaque grande race humaine, un livre d’ensemble. En ce qui concerne notre civilisation, la Psychologie des peuples européens, citée plus haut, de M. Alfred Fouillée, qui a écrit également une bonne Psychologie du peuple français, suffira à la rigueur, et il serait facile, dans tous les cas, d’en compléter les chapitres. Sur le monde anglo-saxon, j’ai déjà indiqué Taine et Tocqueville, Rousiers et Boutmy. Sur le monde moscovite, je note l’Empire des Tsars et les Russes, d’Anatole Leroy-Beaulieu. Sur le monde jaune, la Cité chinoise, de M. Simon, les Glimpses of the Far East, de Lafcadio Hearn, et le Japon, d’André Bellessort. Sur le monde nègre, Haïti, de Spenser Saint-John. Sur le monde mahométan, Chrétiens et Musulmans, de L. de Contenson. Sur le monde hindou, Dans l’Inde, d’André Chevrillon, sans oublier les Anglais comme sir Alfred Lyall ou les indigènes comme Malabari. Sur le monde persan, Religions et philosophies de l’Asie centrale, de Gobineau. Sur le contact des mondes russe et chinois, la Rénovation de l’Asie, de Pierre Leroy-Beaulieu, et la Révolte de l’Asie, de Victor Bérard. Sur le contact des civilisations française et annamite, la Psychologie de la colonisation, de M. de Saussure. Mais voici déjà une douzaine de volumes d’indiqués, il faut savoir se borner.
Sur nous autres, ah ! sur nous, le mieux, pour couper court, serait de nous adresser à un étranger, puisque, paraît-il, on ne se connaît jamais bien soi-même : France, de Bodley, nous apprendra toujours sinon ce que nous sommes, du moins ce que nous semblons aux autres. S’il fallait, en effet, descendre dans le détail, comme on arriverait vite à entasser une montagne de livres ! Rien que dans ces dernières années, une bonne demi-douzaine de volumes ont paru (la Société contemporaine, de Brenier de Montmorand, la Vie sociale, d’Antoine Baumann, l’Énergie française, de Gabriel Hanotaux, la Demi-République, de Léouzon Le Duc, la Corruption de nos institutions, d’Henri Joly, les Français de mon temps, de M. d’Avenel), qui ont surtout sans doute un intérêt d’actualité, mais qui n’en contiennent pas moins, tous, d’appréciables documents que les Montesquieus futurs mettront en œuvre. Et je n’indique là que des livres de lecture aisée et sans prétention technique. Si l’on voulait pénétrer dans un de ces enclos dont la réunion forme le grand champ social de France, ce serait tout un amas nouveau de volumes, des traités de science financière, ou d’économie politique, ou d’exploitation industrielle. On ne peut guère avoir une idée de notre politique sans avoir lu l’État moderne et ses fonctions, de Paul Leroy-Beaulieu, ou de nos finances sans avoir étudié le Budget, de René Stourm, ou de notre agriculture sans avoir annoté la Propriété rurale, de Flour de Saint-Genis, ou de notre psychologie générale sans avoir parcouru l’Enquête sur la réforme de l’Enseignement, dirigée par M. Al. Ribot, ou la Revue des grands procès contemporains, de M. de Saint-Auban, et que d’autres documents il faudrait joindre à ces quelques spécimens si on s’adressait à des spécialistes !
Il est temps de clore ce trop long chapitre. Les sept chroniqueurs contemporains m’ont entraîné bien loin. Et pourtant le lecteur me reprochera peut-être d’avoir été avare d’indications : Mirabeau, Mme Roland, Marbot, Pasquier, Guizot, Bismarck, Gordon, ce sont de grands noms, mais peut-être des noms un peu officiels. Il y a eu, au dix-neuvième siècle, heureusement, autre chose que des tribuns, des ministres et des soldats. Qui sait si, dans quelques générations, ce septain ne fera pas sourire, et si alors on ne leur préférera pas sept autres auteurs tout différents ? Peut-être pour connaître notre dix-neuvième siècle s’adressera-t-on de préférence à des artistes ou à des savants, à des femmes du monde, ou à des hommes de cabinet. Le Journal d’Eugène Delacroix, la Correspondance de Victor Jacquemont, celle des Ampère, les Souvenirs littéraires de Maxime du Camp, le Journal des Goncourt ou, dans un autre ordre d’idées, le Journal d’Amiel, le Journal de Marie Bachkirtcheff, les Lettres de Berlioz, le Journal d’Eugénie de Guérin, seront peut-être alors préférés, et qui pourrait dire que ce sera à tort ? Est-ce que nous ne donnerions pas, aujourd’hui, tous les mémoires politiques et militaires du temps de Montaigne pour Montaigne lui-même ?
Nous avons encore pendant cette période à lire nos grands penseurs classiques et les grands philosophes anciens. Voici les premiers : 46, Montesquieu ; 47, Bossuet ; 48, Malebranche ; 49, Pascal ; 50, Descartes ; 51, Buffon ; 52, Claude Bernard.
De Montesquieu, mon lecteur aura sans doute déjà lu les Lettres persanes et autres œuvres badines qui ont tant d’attrait pour les jeunes gens. Il les relira à l’âge grave. Les réflexions d’Usbeck changent d’aspect à vingt-cinq ans de distance. Si l’on avait le temps de les situer dans leur vrai milieu, on feuilletterait en leur honneur quelques livres de l’époque, d’un côté les Voyages, de Tavernier et de Chardin qui expliquent la préoccupation des choses d’Orient, d’autre part les Œuvres de Pierre Bayle et de Fontenelle qui expliquent les nouvelles hardiesses d’idées. Est-il besoin de noter que les problèmes que soulève le Persan, importance du chiffre de la population, lois caducaires, célibat monastique, parallèle des peuples protestants et des peuples catholiques, restent toujours à l’ordre du jour ? Vous trouverez le même genre d’actualité irritante sous le déguisement antique dans les autres petits écrits du président, Sylla et Eucrate, Lysimaque, etc. Plus lentement, et presque comme un thème à méditations, il faudra effeuiller, page à page, les Considérations sur la grandeur et la décadence des Romains, même si on les a déjà lues ; ce sont là chapitres qui supportent plusieurs retours. Enfin qu’on lise avec la même lenteur l’Esprit des Lois, comme il faut le lire, disait Stendhal, c’est-à-dire en acceptant ou en rejetant chacun de ses nombreux et petits chapitres. Nulle lecture n’est plus féconde. Un homme qui a pris et pesé l’un après l’autre tous les axiomes lapidaires du penseur a fait à peu près tout le tour de la science sociale. Sur les chapitres relatifs à l’invasion des barbares et à l’établissement de la féodalité on pourra presser le pas, ces questions ayant été reprises plus profondément par les érudits modernes. Mais les considérations de Montesquieu sur la politique en général gardent aujourd’hui tout leur prix ; plût au ciel qu’elles eussent de plus gardé toute leur autorité. Ce fut un malheur national qu’au grave président de Bordeaux, notre tempérament préférât le bourgeois gentilhomme de Paris ou l’aventurier de lettres de Genève ; un livre de Faguet, la Politique comparée de Montesquieu, Voltaire et J.-J. Rousseau, sera ici particulièrement utile. Il ne faut pas non plus oublier les Lettres familières et les Œuvres inédites que publia naguère un de ses descendants. Enfin comme il fut un grand promeneur, on aura profit à comparer ses jugements sur l’étranger à ceux d’autres amateurs de voyages de son temps, tels que Voltaire ou le président de Brosses.
Bossuet remplira à lui seul toute l’année suivante. Ses œuvres, non compris les écrits latins, tiennent, suivant les éditions, de 31 à 43 volumes. Chacun s’efforcera d’en absorber le plus possible. On lira, ou probablement on relira le Discours sur l’Histoire universelle, l’Histoire des variations des Églises protestantes et les Oraisons funèbres qu’on s’étonnera de trouver moins ennuyeuses qu’au collège. Aussi sans doute ne vous en tiendrez-vous pas aux Oraisons et lirez-vous de plus les Sermons, soit les choix en un ou deux volumes, soit, ce qui vaudrait assurément mieux, la série complète dans l’édition Labarcq. Voilà pour l’orateur. En ce qui touche le controversiste, la grande œuvre des Variations aura sans doute induit le lecteur en curiosité ; à lui donc les Six avertissements aux protestants, la Défense de l’Histoire des Variations, la Conférence avec M. Claude et la Correspondance avec Leibniz. Ce sont là questions qui n’ont rien perdu de leur actualité puisqu’il y a toujours des catholiques et des protestants, et que la question se pose plus que jamais de savoir s’il vaudrait mieux resserrer ou desserrer le lien qui unit entre elles toutes les confessions chrétiennes. En revanche, chacun pourra passer plus rapidement sur les controverses qu’eut à soutenir Bossuet avec les jansénistes, les casuistes, les quiétistes. Les livres du Père Ingold, Bossuet et le jansénisme, et de Crouslé, Bossuet et Fénelon, dispenseront même ici de recourir aux documents originaux. De ces diverses querelles, la plus intéressante pour nous est celle que le grand évêque eut avec Richard Simon ; les idées des docteurs orthodoxes ont évolué sur la question biblique, et l’exégèse de Bossuet, comme d’ailleurs celle de Pascal, nous semble d’une timidité un peu étroite ; le livre d’un ancien jésuite, le père de la Broise, Bossuet et la Bible, est à lire ici, et peut-être est-il bon d’ajouter à ce propos que c’est dans la Compagnie de Jésus que Richard Simon trouva, dès le temps de Bossuet, ses plus vifs défenseurs. Bossuet philosophe et moraliste sera à connaître aussi : Traité de la connaissance de Dieu, Traité du libre arbitre, Traité de la concupiscence, Traité de l’usure, toutes questions qui ne peuvent, hélas, vieillir. J’ajoute les Maximes sur la comédie et la Correspondance. Enfin il ne faut pas négliger en lui, et même il faudrait l’étudier avant tout, le prêtre, j’entends le théologien, le mystique et le directeur de conscience, et je fais allusion aux Élévations sur les mystères, aux Méditations sur les Évangiles et aux Lettres de direction. Ici encore il y a des livres spéciaux, Bossuet directeur de conscience, et autres, qu’on trouvera indiqués chez Brunetière dont on s’étonnerait, n’est-ce pas, que le nom ne fût pas rappelé à propos de Bossuet.
L’année suivante, avec Malebranche, sera moins chargée. L’édition Charpentier contient en 4 volumes tout ce qu’il sied de connaître : les Entretiens métaphysiques, les Méditations chrétiennes et la Recherche de la vérité. Les insatiables iront chercher dans les œuvres complètes le Traité de l’amour de Dieu, ou l’Entretien d’un philosophe chinois avec un philosophe chrétien. Comme guide, la récente monographie d’Henri Joly dans la Collection des grands philosophes (Alcan) permettra de ne pas recourir aux gros volumes de ses contemporains, le P. Dutertre ou le grand Arnauld. Sur les polémiques acharnées de ce dernier avec Malebranche, on trouvera de suffisants renseignements dans le Port Royal, de Sainte-Beuve. La lecture de Malebranche est beaucoup plus agréable que ne le ferait supposer la nature élevée des problèmes qu’il scrute. Chez nous, Condillac et Taine, seuls, sont aussi aisés d’allure. Les Entretiens métaphysiques notamment, grâce à leur forme dialoguée, se suivent avec une facilité surprenante. C’est donc par là qu’il faudra commencer, et c’est là aussi que pourront s’arrêter ceux dont l’enthousiasme pour « la vision en Dieu » serait tiède.
Ceux-ci, en ce cas, devraient profiter du temps qui leur resterait libre pour compléter leur connaissance des grands sermonnaires du dix-septième siècle. L’éditeur Garnier a publié un volume de Chefs-d’œuvre oratoires, de Bourdaloue, un d’Oraisons funèbres, de Fléchier, Mascaron, etc., un de Sermons, de Massillon, et deux d’œuvres choisies de Fénelon ; c’est tout ce qu’il faut. Pour donner goût à ceux qui garderaient quelque méfiance au sujet de cette littérature, je transcris ici l’admirable péroraison d’un sermon de Bourdaloue que, sur la foi d’une lettre de Tocqueville à Mme Swetchine, j’avais longtemps attribuée à Bossuet, et qui, en effet, a toute la hauteur royale de Bossuet : « Je ne sais si vous êtes content de moi, et je reconnais que vous avez bien des sujets de ne l’être pas ; mais pour moi, mon Dieu, je dois confesser à votre gloire que je suis content de vous et que je le suis parfaitement. Il vous importe peu que je le sois ou non ; mais après tout, c’est le témoignage le plus glorieux que je puisse vous rendre ; car dire que je suis content de vous, c’est dire que vous êtes mon Dieu, puisqu’il n’y a qu’un Dieu qui me puisse contenter. »