En comparaison de cette quinzaine d’années, dont la Comédie humaine nous rend encore aujourd’hui le souvenir si vivant, la Monarchie de juillet semble un peu grise. Guizot personnifie bien le second régime comme Pasquier le premier. C’étaient deux grands hommes d’État, mais la calme sagesse de Pasquier est plus sympathique que l’ambition doctrinaire de Guizot. On lira, néanmoins, les mémoires de celui-ci, mais peut-être s’en tiendra-t-on là pour le côté politique du règne, et aux autres souvenirs de Broglie, de Molé, ou de Barante, préférera-t-on les tableaux de mœurs dessinés par de moins graves personnages, les Lettres du vicomte de Launay, de Mme de Girardin, le Jérôme Paturot à la recherche d’une position sociale, de Reybaud, ou les Femmes des Tuileries, d’Imbert de Saint-Amand.
Si à ces partielles vues obliques on préférait les vastes panoramas où les grandes lignes gardent leur importance respective, et où les détails ne font que souligner les masses, on sera servi à souhait avec Thureau-Dangin. A vrai dire, ces grandes machines, l’Histoire de la monarchie de juillet, de Thureau-Dangin, comme l’Histoire de la Restauration, de Viel-Castel, sont indispensables à la connaissance de la première moitié du dix-neuvième siècle.
Avec la révolution de 1848 nous rentrons dans la ronde frénétique des mémoires. Presque pas un des acteurs de ces quelques semestres mouvementés qui n’ait tenu à nous en laisser le tableau. Hélas, comme, à cinquante ans de distance, c’est peu de chose d’avoir « dirigé » un pays ! Peut-être ici le sage se contentera-t-il des tableaux autrement brillants qu’il trouvera dans les Misérables ou dans l’Éducation sentimentale. Au surplus, à exiger des témoignages de contemporains, qu’on s’adresse plutôt aux passants désintéressés, George Sand ou Maxime du Camp, par exemple, ou encore le comte de Hübner.
De même pour le Second Empire, on le connaîtra mieux à travers les chroniqueurs ou les épistoliers du temps, Villemessant, Véron, Arsène Houssaye, que par les confidences à la postérité des grands hommes du Corps législatif et du Sénat conservateur. Pourtant, il sera bon de lire, ne serait-ce que pour remettre les choses au point, le chapitre des Mémoires de M. de Maupas, relatif au 2 décembre, et d’autre part de feuilleter la Correspondance de M. Thouvenel, où l’on voit que le secret de l’Empereur ne nous a pas mieux réussi qu’un siècle auparavant le secret du Roi.
Sur la politique extérieure des dernières années les livres de M. Rothan : la Politique française en 1866 et l’Affaire du Luxembourg sont à lire. L’éclat si longtemps brillant de l’armée impériale nous est rendu sensible par Mes Souvenirs, du général du Barail, par les livres de croisière de l’amiral Jurien de la Gravière, par les Souvenirs du Mexique, du prince Bibesco. Sur le souverain on peut lire l’étude de M. Fernand Giraudeau : Napoléon III intime. Nous commençons, le recul devenant suffisant, à avoir de bons ouvrages d’ensemble sur toute cette époque. L’Histoire de la république de 1848, de M. Victor Pierre, et l’Histoire du second empire, de M. Pierre de la Gorce, permettent d’attendre patiemment l’ouvrage définitif. Peut-être M. Étienne Lamy, qui a écrit de si remarquables pages sur la fin de ce règne, et qui n’a pas à plaider pro domo comme le fait M. Émile Ollivier, dans son Empire libéral, nous le donnera-t-il un jour.
Sur la guerre de 1870 que ne dévorerait-on pas ? Ceux qui par appréhension se sont abstenus longtemps de commencer quoi que ce soit sur cette attristante époque, finissent, une fois qu’ils sont descendus dans ce cercle douloureux, par s’y complaire comme dans la plus victorieuse épopée. C’est que les fautes alors commises furent si extraordinaires, si incompréhensibles, si inrecommençables ! On se surprend à espérer, jusque dans les pires désastres, à l’idée que tout aurait dû si facilement changer et du tout au tout ! Pour les opérations de guerre, le lecteur prendra d’abord un résumé, celui des frères Margueritte ou du colonel Niox, puis une histoire développée, celle de Lehautcourt, ou d’Alfred Duquet. Et cela fait, il pourra se dispenser de lire tous les écrits de nos généraux ou hommes d’État d’alors : trop d’apologies, trop de réquisitoires. On complètera seulement le récit des événements militaires avec celui des négociations, et ici l’Histoire diplomatique de la guerre de 1870, d’Albert Sorel, épuisée en librairie, mais subsistante dans les Bibliothèques publiques, sera à lire ; le spectacle d’une mauvaise fortune s’acharnant contre nous y est plus visible encore.
Il est vrai que chaque homme n’a que la fortune qu’il mérite, et qu’à soupeser d’avance les âmes d’un Napoléon III et d’un Bismarck, leur destin pouvait être deviné. Après avoir lu les Œuvres de notre empereur, ses Discours et messages ou ses Idées napoléoniennes, qu’on lise les Lettres de Bismarck, ou seulement le livre que Moritz Busch lui a consacré : le Comte de Bismarck et sa suite pendant la guerre de France. De même, aux livres, même les plus réputés, de nos généraux d’alors, l’Armée française en 1869, de Trochu, par exemple, qu’on compare l’Art de battre les Français, du Prince Frédéric-Charles, ou les Discours du maréchal de Moltke.
Quant à la psychologie de la masse, on la connaîtra à l’aide de quelques journaux du siège de Paris, ceux de Victor Hugo et de Quinet par exemple. Il est vrai qu’en cas de guerre, ce n’est pas la foule qui compte. Nos défaites s’expliquent moins par l’affolement populaire que par la qualité d’âme des chefs, et pour l’un d’eux au moins cette qualité est assez énigmatique pour que jusqu’ici les curiosités ne soient pas satisfaites. Que voulait au juste Bazaine ? Se livrer ? Se conserver ? Se réserver ?
Puisque je parle de la guerre de 1870, j’ajoute pour les amateurs d’art militaire quelques indications sur les autres guerres de la seconde moitié du dernier siècle. Sur la campagne de Solférino, il y a le petit livre d’Alfred Duquet. Sur la guerre de Sécession, l’étude traduite de Scheibert. Sur la guerre de Sadowa, l’ouvrage du général Bonnal. Sur la guerre des Balkans, le précis du colonel Bujac. Sur la guerre du Transvaal, les études du capitaine Gilbert. Pour les curieux, je rappelle Mes rêveries, du maréchal de Saxe, et les Fantaisies militaires, du prince de Ligne, ainsi que la Critique par Dragomiroff de la Guerre et la Paix, de Tolstoï, dans la collection Lavauzelle.
Au sortir du procès Bazaine, le Journal de Gordon vous réconcilie avec l’humanité. Voilà le livre d’un héros. C’est pourquoi je l’ai placé parmi les sept livres qu’il ne faut pas manquer de lire au cours de la période où nous en sommes. Mais, heureusement, il n’est pas seul de son espèce. La race des vaillants fleurit encore, et il ne serait pas difficile de faire avec des œuvres contemporaines un digne cortège au journal du mystique aventurier écossais. On y mettrait plusieurs récits d’exploration. Élisée Reclus dit quelque part que le tableau des expéditions dans l’Archipel polaire est ce qui dans l’histoire montra l’homme sous son jour le plus noble. Beaucoup donc de ces voyages, ceux de Nordenskiold et de Nansen par exemple, ailleurs, ceux de Livingstone, de Serpa-Pinto et de Stanley en Afrique, ceux de Sven Hedin en Asie, la Vie du père Damien en Océanie, bien d’autres, seraient à lire et à relire au cours de l’existence, un chapitre par semaine, comme autrefois on lisait une vie de saint. Les dévots du positivisme auraient dû faire des eucologes de ce genre : des Horæ diurnæ contenant pour chaque jour une notice sur les grands hommes du calendrier d’Auguste Comte, et un Breviarium en quatre saisons reproduisant de hautes citations des grands types de l’humanité, saints, héros et génies.