Mais je suis sûr que les mémoires des contemporains n’assouviront pas toutes les curiosités, et que le lecteur demandera à connaître quelques-unes de ces histoires que les générations suivantes composent à loisir. Il y en a eu beaucoup. Je profite de ce que j’ai dû les lire en vue d’un travail sur le « Procès de la Révolution » que publia jadis la Revue des questions historiques pour essayer de guider son choix. D’abord il aura déjà lu Tocqueville et Taine, et sans doute aussi Burke, Joseph de Maistre, et Mme de Staël. Si on ajoutait au groupe le fort volume, publié en 1889 par la « Réforme sociale » le Centenaire de 1789, ce serait déjà suffisant, au point de vue général tout au moins. Pour le récit des événements, peut-être aura-t-on lu aussi, déjà, quoique je les aie peu conseillés, Michelet et Quinet. Les premières pages de celui-ci sont si belles, et toutes les pages de celui-là sont si brûlantes ! Mais si on ne les a pas lus, qu’on les laisse là, pour prendre de préférence l’Histoire de la Révolution, de Carlyle (traduite en trois volumes). Elle est épuisée en librairie, mais se trouve dans les bibliothèques, et si on sait l’anglais, on la lira, partout, dans le texte, ce qui vaut mieux. Carlyle est un Michelet supérieur, exaspéré, concentré et affolé par « le cliquetis de cet énorme couperet s’élevant et retombant dans un horrible systole-diastole », et puis la Révolution jugée par un revenant de chez Cromwell c’est plus curieux pour nous que par un revenant de chez Danton. Les professeurs de rhétorique pourraient s’appliquer à des parallèles ; les mêmes scènes, procession à l’ouverture des États-Généraux ou marche des dix mille ménades sur Versailles, me semblent supérieures chez le visionnaire écossais.

Quant aux autres historiens, on ne se fatiguera pas les dents, comme je fis, à les mastiquer. Thiers et Mignet sont exsangues. Louis Blanc est coriace. Esquiros est indigestible. Tous ces narrateurs-là n’ont d’intérêt que pour ceux qui voudraient étudier la gangrène des idées fixes et l’âpreté des sectes politiques ; à voir la façon dont les fidèles dantonistes et robespierristes défendent leurs dieux, on comprend que les dieux se soient mutuellement envoyés au sacrificateur. Mon lecteur les négligera donc, d’autant qu’ils sont tous sans valeur, sauf, bien entendu, Lamartine. Il y a d’admirables, de merveilleuses pages dans l’Histoire des Girondins. Mais quel ouvrage, grand Dieu, pour quelqu’un qui croit à l’exactitude historique ! Il est vrai que, quand on lit une histoire de la Révolution, ce qu’on réclame c’est si peu l’exactitude, et si fort la passion ! Or, puisqu’à ce point de vue, nul n’est plus fiévreux que Carlyle, qu’on s’en tienne à lui. Pour les événements bruts, les « faits hagards » comme il dirait justement, un mémento quelconque. En tant que vue d’ensemble, le gros volume bourré d’illustrations de Charles d’Héricault : la Révolution. C’est tout pour le général.

Reste le particulier. Les histoires de chaque aspect ou portion de la période révolutionnaire sont presque trop nombreuses. En voici une pour qui j’avoue un faible, d’abord parce qu’elle est peu connue, ensuite parce qu’elle s’orne d’une bizarrerie insigne et d’ailleurs amusante, ce pauvre Louis XVI y étant travesti en Machiavel. C’est l’Histoire des causes de la Révolution française, de Granier de Cassagnac. Il y aurait, à ce propos, une note curieuse à écrire sur ce demi-oublié qui a touché à tant de sujets et d’une façon toujours si paradoxale. Les amateurs d’inattendu auront toute satisfaction avec lui, comme les amateurs d’uchronie avec Droz, auteur, lui aussi, d’une Histoire du règne de Louis XVI pendant les années où l’on aurait pu prévenir ou diriger la Révolution. L’ouvrage de Droz s’arrête d’ailleurs bien avant le moment fatal ; jusqu’au 10 août 1792, et plus précisément encore jusqu’à la minute où Louis XVI donna l’ordre aux Suisses d’évacuer le château, il était à la portée du premier venu d’arrêter les choses, mais ce premier venu ne se trouva que trois ans plus tard, le 13 vendémiaire. L’Histoire de la Terreur, de Mortimer-Ternaux, montre combien ce retard nous coûta cher.

Je ne dis rien des innombrables monographies et biographies de ce temps ; leur simple énumération tiendrait un volume. Tout au plus citerai-je les Histoires du tribunal révolutionnaire, de Wallon ou de Campardon, ou les tableaux anecdotiques et érudits de Lenôtre. Un pas de plus et on arriverait au roman proprement dit où s’atténue du moins l’atrocité du réel. Ici, la matière abonde avec Dumas père (Ange Pitou, le Chevalier de Maison Rouge), Victor Hugo (Quatre-vingt-treize), Vigny (Stello), Balzac (les Chouans, les Deux Rêves), Goncourt (la Patrie en danger), Ch. d’Héricault (les Noces d’un jacobin). Sous le titre, le Journal d’un bourgeois de Paris pendant la Terreur, M. Edmond Biré a écrit 3 volumes anxieux et solides.

Ce n’est pas tout. Le terrorisme n’est qu’un des aspects de la Révolution. Il y en a heureusement de plus glorieux. Pour l’aspect international, il faut mettre hors de pair l’Europe et la Révolution française, d’Albert Sorel ; l’ouvrage dispensera de recourir à celui parallèle d’Henri de Sybel, que les curieux pourtant liront aussi, car sur de tels sujets, il est bon de connaître le point de vue allemand comme le point de vue français. Mais à n’en lire qu’un, on préférera Sorel plus récent, et même, en dépit de quelques indulgences pour ses compatriotes, plus juste ; son tome Ier, les Mœurs politiques et les traditions, serait à placer parmi les quelques volumes qu’il faut, avant tous autres, avoir lus sur cette époque. Sur l’histoire militaire, sont à indiquer les récits détaillés et documentés d’Arthur Chuquet (6 volumes, Cerf). Sur les guerres navales l’Histoire de la marine sous la première république, du commandant Chevalier (1 volume, Hachette). Sur l’histoire financière, les Finances de l’Ancien Régime et de la Révolution, de René Stourm (2 volumes, Alcan). Sur les mœurs privées l’Histoire de la société sous la Révolution et sous le Directoire, des Goncourt (2 volumes, Charpentier). On allongerait indéfiniment et légitimement cette liste ; il y a tant d’ouvrages écrits sur ce temps, et il en reste tant encore à écrire ! L’embarras n’en serait que plus réel s’il fallait, pour finir, faire un choix dans ce choix que nous essayons, et spécifier la douzaine de volumes, je suppose, auxquels on voudrait réduire ses lectures sur la Révolution. Que devrait-on choisir ? l’Ancien régime, de Tocqueville, les quatre premiers volumes de Taine, le premier tome d’Albert Sorel, les Finances, de Stourm, la Révolution, de Carlyle ; cela fait onze, mettons, pour compléter la douzaine, les Girondins, de Biré.

Pour nous Français, la période impériale est plus fascinante encore que l’époque révolutionnaire. Triomphes radieux et désastres inouïs, on se laisse aller à toutes les ivresses d’orgueil et d’héroïsme sans s’appesantir sur les dessous parfois effroyables : qu’on songe à ces malheureux Autrichiens faits prisonniers pendant le siège de Gênes, quelques semaines à peine avant Marengo, et qu’on laissa mourir de faim sur les pontons où on les avait parqués ; ils étaient trois mille ! La faute en est à leurs frères, soit, mais trois mille jeunes gens mourir ainsi de mort lente ! De la ville on entendait leurs hurlements. C’est Marbot qui raconte la chose, Marbot dont les Mémoires sont ce qu’il faudrait lire tout d’abord sur l’épopée napoléonienne. On ne s’en tiendra pas là sans doute. Comme souvenirs de simples combattants, les Cahiers du capitaine Coignet sont tout indiqués tant par leur propre intérêt que par la comparaison qui s’impose avec le Journal du sergent Fricasse ; ce sont deux générations toutes différentes, un peu comme Thiébault et Marbot. Faut-il citer d’autres noms ? « Ils sont trop ! » comme à la barrière de Clichy ; la plupart des maréchaux et bon nombre de moindres guerriers de ce temps ont laissé des souvenirs, ou dicté tout au moins des notes, pendant les loisirs que leur fit Waterloo. On en a publié beaucoup, et parfois de peu captivants, ces dernières années, à la suite du succès obtenu par Marbot. Si j’osais, je conseillerais, de préférence à ces publications qui se répètent un peu, les mémoires de certains de nos adversaires. On en a traduit déjà un bon nombre, et d’autres, dus à des émigrés ou à des étrangers épris de notre langue, avaient été écrits du premier coup en français. Je cite à titre de spécimen les notes curieuses que ce soldat anglais de l’armée de Wellington dicta à son retour, car il ne savait ni lire ni écrire, et qu’on a publiées en français sous le titre De Saint-Sébastien à Bayonne. A côté des souvenirs des militaires il ne faudrait pas oublier ceux des civils, grands administrateurs du Consulat ou disciplinés serviteurs de l’Empire. Il y en a d’intéressants et suspects, Bourrienne et Pradt ; d’instructifs et sérieux, Chaptal, Meneval, Fleury de Chaboulon ; mais peut-être préférera-t-on des notes féminines sur ce temps qui le fut si peu, les Mémoires de Mme de Rémusat ou de Mme d’Abrantès ; le milieu napoléonien y vit davantage.

Comme histoire générale, le lecteur entamera sans doute les 20 volumes du Consulat et de l’Empire, de Thiers, et dans ce cas il les achèvera à peu près sûrement, si facile en est la lecture. D’ailleurs, en dépit de nombreuses et excusables imperfections, l’ouvrage garde sa valeur pour tout ce qui touche aux questions financières, aux réformes administratives, et aux mouvements des armées. On s’est moqué des prétentions stratégiques de ce petit homme à lunettes ; plût au ciel que nos généraux, en 1870, eussent eu un peu de son intelligente admiration pour l’Empereur ! Son jugement psychologique sur Napoléon n’est même pas si faux, et quand on le compare à celui de Lanfrey, on en reconnaît la justesse. Chacun pourra, d’ailleurs, le rectifier, non seulement avec la Vie de Napoléon, de Stendhal, et le chapitre qui ouvre le tome V des Origines de la France contemporaine, de Taine, mais avec quelques ouvrages spéciaux, l’Avènement de Bonaparte, le Napoléon et Alexandre Ier, d’Albert Vandal, le 1814 et le 1815, d’Henri Houssaye, etc. Ne pas oublier ici le livre épique de Ségur. Pour la vie privée de l’Empereur rien de plus fouillé que les livres de M. Frédéric Masson (Ollendorff). Sur le séjour à Sainte-Hélène, il y a toute une bibliothèque ; on s’est battu autour d’Hudson Lowe aussi tenacement qu’autour du cimetière d’Eylau ; après des essais de réhabilitation opiniâtre, l’opinion semble de nouveau se retourner contre le « geôlier ».

Le génie militaire est chez Napoléon le point culminant, ou fulminant comme il disait, mais c’est là étude de spécialistes. Pourtant, si de simples civils voulaient pénétrer sur ce terrain sacré, je leur transmettrais quelques renseignements ; avant tout les ouvrages qui portent la griffe du lion, comme le Mémorial de Sainte-Hélène ; ou les recueils d’extraits appropriés (Dictionnaire de Napoléon), par Damas Hinard (Plon) ; Maximes napoléoniennes, du général Grisot ; Maximes de guerre de Napoléon Ier, par A. G. (Chapelot) ; puis, comme études de critique, les écrits, chez nous, du général Bonnal (les Maîtres de la guerre, Lavauzelle), ou encore certains livres étrangers, comme le Napoléon chef d’armée, d’Yorck de Wartenburg (2 volumes, Chapelot), et le Déclin et la chute de Napoléon, du maréchal Wolseley (1 volume, Ollendorff), sans oublier les ouvrages de Jomini, notamment sa Vie de Napoléon racontée au tribunal de César par Alexandre et Frédéric (Chapelot).

L’Histoire de mon temps, de Pasquier, les Mémoires de Guizot, les Lettres de Bismarck, le Journal de Gordon, quatre ouvrages pris entre mille pour représenter le dix-neuvième siècle proprement dit. Car si l’on voulait indiquer tout ce qui serait à connaître sur ces dernières générations, que n’aurait-on pas à nommer ! Tout ce qui nous touche, nous ou nos pères, nous intéresse. Les Mémoires de Pasquier sont surtout précieux pour le commencement du siècle, et plus spécialement pour les deux restaurations ; on peut le suivre, pour guide, avec plus de confiance que Chateaubriand ou que Talleyrand ou que tous les autres acteurs de ce temps de crises. Pasquier fut toujours la sagesse même, et plus que jamais en 1814 et en 1815. Ce n’est pas lui qui, au Congrès de Vienne, aurait commis la faute de Talleyrand de lier partie avec l’Angleterre et l’Autriche ; en livrant la Saxe à la Prusse, on boutait nez à nez la Prusse et l’Autriche, et on garantissait la France en établissant sur le Rhin l’ex-roi de Saxe et tout un lot de petits souverains qui, avec un peu d’habileté, pouvaient redevenir nos clients comme au temps de Versailles ; alors qu’en ayant une Prusse rhénane et une Prusse baltique, on préparait l’englobement de toute l’Allemagne intermédiaire. On pourra pourtant lire, pour l’agrément du style, la Correspondance du prince de Talleyrand et du roi Louis XVIII pendant le Congrès de Vienne, et même, si l’on veut, et quoi qu’ils aient un peu déçu l’attente, les Mémoires que M. de Bacourt écrivit sous la demi-dictée du vieux diplomate.

Pour la fin de la Restauration, les Mémoires du baron d’Haussez ouvrent des jours nouveaux ; on y voit le vieux Charles X passant les séances du Conseil des ministres à découper des bonshommes en papier et emportant chaque fois soigneusement son travail dans sa belle serviette royale. Étranges ministres, sans doute, que les amis de M. de Polignac, et pourtant c’est à ces illuminés que nous devons l’Algérie. C’est pourquoi la justice du peuple faillit les pendre tous. Sur l’expédition même, on pourra lire la Conquête d’Alger, de Camille Rousset.