44. Ronsard et la Pléiade ; Renan et la science des religions ; Louis XIV et les mémoires du dix-septième siècle ; Kant.
45. La Chanson de Roland et quelques chansons de geste, sirventes ou fabliaux ; Tarde et les sociologues contemporains ; Frédéric de Prusse et les mémoires du dix-huitième siècle ; Hégel.
CINQUIÈME PÉRIODE
Cinquième période. De 46 à 52 ans. On s’élève sur la montagne. Plus de fraîche verdure. La limite des poètes est dépassée. Des souvenirs contemporains, des classiques, des philosophes d’autrefois, voilà ce qui convient le mieux à cet âge méditatif. Trois séries seulement : la somme des lectures sera peut-être moindre qu’auparavant, mais non leur gravité ou leur attrait.
Dans la série historique, des souvenirs contemporains, ai-je dit, donc des récits de nos révolutions puisqu’avec la période précédente, nous nous étions arrêtés au seuil de 1789. Voici les sept ouvrages que je propose, un peu au hasard, si riche est la matière : 46, la Correspondance de Mirabeau et de La Marck ; 47, les Mémoires de Mme Roland ; 48, les Mémoires de Marbot ; 49, l’Histoire de mon temps, du chancelier Pasquier ; 50, les Mémoires de Guizot ; 51, les Lettres de Bismarck ; 52, le Journal de Gordon.
Dans cette revue à courre de nos âges contemporains, la Révolution est représentée par Mirabeau, Mme Roland et, jusqu’à un certain point, Pasquier. Il n’est pas d’époque plus attirante et pour nous, Français, plus déterminante. Toute notre existence nationale, depuis cent vingt ans, se meut dans son orbite. Qui ne l’a pas étudiée à fond ne peut rien comprendre à la France actuelle, et qui cherche à se rendre compte des choses présentes ne peut les pénétrer qu’en remontant à leur origine révolutionnaire. Mais étudier à fond ne veut pas dire connaître dans ses infimes détails. Le premier danger ici c’est de se noyer. Pensez à la quantité d’historiens qui ont tenu à nous raconter à leur façon comment la Révolution s’est préparée, produite et consommée, et, en plus d’eux, à la quantité de témoins, qui n’ont pas cru devoir nous cacher ce qu’ils avaient fait ou vu faire. Les acteurs de cette sombre époque ont tous été d’enragés écrivailleurs ; tous ceux qui ont survécu, ou tous ceux qui ont fait un peu de prison avant d’aller à l’échafaud ont laissé des mémoires ; mais on pourra sans remords négliger ces dépositions trop intéressées. Les Mémoires de Mme Roland justement donneront une idée suffisante du genre et dispenseront de suivre cette procession d’apologies déclamatoires.
Pas davantage ne s’engagera-t-on dans les recueils de documents, ceux de M. Aulard aujourd’hui, comme ceux de Buchez et Roux autrefois. Pourtant, quelques-unes des préfaces que ces derniers auteurs mirent aux 40 volumes de leur Histoire parlementaire de la Révolution française restent curieuses de par ce mélange de terrorisme et d’ultramontanisme qui fut à la mode vers 1835 ; la réhabilitation parallèle de la Saint-Barthélemy et des Massacres de septembre, chose étrange, a eu son heure ! Par contre, sera à lire l’admirable, l’angoissante Correspondance de Mirabeau et de La Marck (2 volumes). Pas de spectacle plus pathétique que de suivre, au jour le jour, les efforts du grand homme d’État se brisant plus encore contre l’inertie du roi que contre la violence de la tourbe. D’autres témoignages d’observateurs sagaces sont à connaître : le Journal de Rivarol, les Mémoires et la Correspondance inédite de Mallet du Pan (2 volumes, Plon), le Journal de Governor Morris (1 volume, Plon), les rapports de police de Schmidt, publiés par M. Paul Viollet sous ce titre : Paris pendant la Révolution. Si l’on préfère des souvenirs plus dramatiques d’hommes qui ont frôlé de près la mort, on n’a que l’embarras du choix : Mon agonie de trente-huit heures (les massacres de septembre), de Jourgniac de Saint-Méard, les Mémoires d’un détenu, de Riouffe, le Journal des prisons, de la duchesse de Duras.
Sur la famille royale, de préférence aux Lettres souvent insignifiantes et parfois apocryphes, il faut prendre les Souvenirs de ses serviteurs, depuis les secrétaires des commandements, au temps de Trianon, jusqu’aux valets de chambre, au temps du Temple. Que de tristesses ! Je ne sais si une femme a plus souffert sur terre que Marie-Antoinette. On regardera à deux fois, avant de s’engager dans la question de Louis XVII ; ce genre de curiosité est assez vain. Si l’enfant qui est mort au Temple n’était pas le dauphin, c’est que ce dauphin avait été étranglé depuis longtemps. La prétention de Naundorff est une mauvaise plaisanterie. Un argument décisif contre elle, c’est la conviction même de Jules Favre, puisque ce funeste avocat avait l’esprit le plus radicalement faux qui fût. On peut d’ailleurs persister à croire, sur données sérieuses, que c’est bien le vrai Louis XVII qui a été torturé, abruti, souillé et tué par ses geôliers. Le livre de M. de Beauchesne reste encore aujourd’hui une des plus attristantes lectures qui existent. Peut-être la nature humaine n’est-elle jamais descendue plus bas que pendant cette atroce époque qui déshonore notre histoire.
Sang pour sang, mieux vaut celui des champs de bataille. On se débarbouillera donc, de grand cœur, dans la gloire de nos soldats. Le Journal de marche du sergent Fricasse et les deux premiers volumes des Mémoires du général Thiébault, sont ici les documents les plus caractéristiques. Mais les curieux de « victoires et conquêtes » ne seraient pas en peine pour allonger la liste. Beaucoup de ces vieux guerriers de la Révolution ont utilisé les loisirs de leur retraite à raconter leurs exploits. A leur suite, on revivra toutes ces héroïques campagnes. Une catégorie de ces batailleurs me semble ouvrir à nos curiosités un domaine moins rebattu, celle des émigrés qui firent le coup de feu contre nous, Rochechouart, Contades, Langeron, Comeau. Ce sont les guerres de la Révolution vues de l’autre côté de la scène.