Pour Leibniz, au contraire, le français suffira à la rigueur, puisque c’est dans notre langue que furent dès l’abord écrits notamment la Théodicée et les Nouveaux essais sur l’entendement humain. L’édition complète de Foucher de Careil, chez Didot, tiendra 20 volumes ; il y a, chez le même éditeur, un volume d’extraits comprenant aussi l’Essai, de Locke, à quoi répondirent les Essais sur l’entendement humain. Mais peut-être demandera-t-on des guides pour pénétrer sans se perdre dans ces difficiles domaines. On pourra suivre sur Hobbes et les autres anglais le livre de Charles de Rémusat ; sur Spinoza, celui de Fr. Pollock ; sur Leibniz, les préfaces de Boutroux, et il serait facile de citer d’autres gloses ; chaque personne illustre a son cortège d’exégètes, et chez Alcan paraît une collection nouvelle de monographies. Les « histoires générales de la philosophie » donneront peut-être en outre l’idée de s’approcher plus spécialement de quelqu’un ; des figures comme celles de Locke ou de Hume, à l’étranger, de Gassendi ou de Condillac, chez nous, vaudraient la halte.

Kant, lui, exige cette halte. Quiconque se pique de philosophie doit l’avoir pratiqué à fond. Ses œuvres sont traduites et aisées à se procurer, et le nombre de ses commentateurs est tel qu’il serait plutôt décourageant. Le plus récent est, je crois, M. Ruyssen. On comprendra d’ailleurs vite l’importance particulière de Kant, due non seulement à son génie philosophique et à la profondeur de son action sur les esprits, mais à ses points de contact avec toutes nos tendances intimes, la métaphysique comme la scientifique, la négative comme la positive. Il n’y a rien de plus pyrrhonien que la Critique de la raison pure, et rien de plus dogmatique que la Critique de la raison pratique. Tous les idéologues moralistes se prévalent de lui, et pourtant Comte affirme que nul métaphysicien n’est plus rapproché que Kant de sa doctrine. On peut donc aller à lui avec confiance : qu’on le suive définitivement ou non, on aura toujours fait à ses côtés un bon bout de chemin.

Hégel. Nul mieux que lui, pas même Spinoza, ne peut procurer cette ivresse panthéiste que le fumeur d’opium philosophique déclare supérieure à tout autre. Taine dit qu’il s’y plongea avec délices pendant trois années entières. Peut-être voudra-t-on à son tour éprouver les sensations qu’il y goûta. On a traduit assez de Hégel pour qu’il soit possible de se faire une idée de son système même quand on ignore l’allemand. Comme guide ici, qu’on prenne la brève et substantielle étude d’Edmond Schérer, elle vous réconcilie un peu avec ce pédagogue. Si l’on prenait goût à ces obscures profondeurs, et qu’on voulût aller jusqu’au fond de l’identité des contraires et de la substitution de l’immanent au transcendant, on se procurerait sans peine beaucoup d’autres gloses toutes, à divers degrés, utiles. Hégel est d’ailleurs un centre commode pour rayonner dans toute la philosophie allemande. On pourra étudier autour de lui, d’une part Fichte et même Schelling, d’autre part, Schopenhauer, dont je n’ai indiqué plus haut que les œuvres morales ou sociales, et Hartmann. L’Histoire de la philosophie européenne, d’Alfred Wéber, sera ici particulièrement utile (Fischbacher). J’indique aussi un livre tout à fait remarquable de Jules de Gaultier : De Kant à Nietzsche (Mercure) ; on le savourera avec délices au sortir de certains gros traités arides.

En fait de philosophes étrangers, je n’ai nommé que sept très grands penseurs. Chacun pourra de lui-même leur en annexer bien d’autres. Il y a des livres classiques comme la Psychologie anglaise contemporaine et la Psychologie allemande contemporaine, de Th. Ribot, qui faciliteront ce travail. Que si l’on voulait étudier non pas les philosophes mêmes, mais les problèmes qu’ils essaient de résoudre, on pourrait alors prendre pour guide l’Histoire de la philosophie (problèmes et écoles), de Janet et Séailles (Delagrave). Sur ces problèmes mêmes, je n’ose indiquer aucun livre, la moindre énumération tournerait si vite au catalogue !

Résumons les lectures de notre quatrième stade. Leur bigarrure n’aura rien à envier aux âges précédents :

39. Molière et les comiques, Beaumarchais ; Auguste Comte, et Stuart Mill ; Machiavel et la Renaissance italienne ; Érasme.

40. Corneille et les tragiques ; Cournot, Gobineau et Lapouge ; Cortes et les conquistadors espagnols ; la Géographie de Reclus ; François Bacon.

41. Racine avec Marivaux ; Tocqueville et les livres sur les États-Unis ; Luther ; l’Histoire des variations ; Janssen ; Hobbes.

42. La Fontaine et les conteurs, Perrault ; Le Play et ses écoles, « Réforme sociale » et « Science sociale » ; le Chevalier Bayard et les mémoires du seizième siècle ; Spinoza.

43. Boileau et ses victimes ; Taine et les psycho-physiologues ; Cromwell et les puritains ; Leibniz.