Par contre, pour l’histoire privée, les documents précieux sont innombrables : Correspondance, de Grimm ; Chansonniers historiques ; Mémoires secrets, de Bachaumont ; Correspondance, de Métra, et tous ces ouvrages ont 10, 20 30 volumes ; en moins gros, on a les Mémoires secrets, de Duclos, ceux de Mme du Hausset sur la Pompadour, de Soulavie sur Richelieu, de Tilly, Mathieu Marais, etc. C’est ce côté des mœurs qui est intéressant au dix-huitième siècle. On lira sans doute avec plaisir, bien que le style en soit un peu fatigant, la Femme au dix-huitième siècle, des Goncourt, ainsi que les autres livres qu’ils ont consacrés à la duchesse de Châteauroux, à Mme de Pompadour ou à la du Barry. Qu’on y ajoute les extraits colligés par M. Bonnefon, dans sa Société française des dix-sept et dix-huitième siècles (Colin) et les ouvrages de Franklin sur la Vie privée d’autrefois (Plon). Sur notre expansion littéraire, le Dix-huitième siècle à l’étranger, de Sayous, complètera les histoires générales déjà citées.

Pour la situation économique, les Voyages d’Arthur Young et du docteur Rigby se feront contrepoids ; les spécialistes trouveront dans Dareste et Levasseur, dans Fagniez et d’Avenel tous les renseignements complémentaires désirables. Je me contente d’indiquer, en sus de l’Ancien Régime, de Tocqueville et de celui de Taine déjà cités, quelques livres permettant de se faire une idée de la France à la veille de la Révolution. Au point de vue dynamique, comme dirait Comte, l’Esprit révolutionnaire avant la Révolution, de Rocquain, le Désordre des Finances, d’Ad. Vuitry, et la Chute de l’ancien régime, de Chérest ; au point de vue statique l’État de la France en 1789, de Boiteau, la France industrielle en 1789, de Levasseur, la Ville, le Village, la Vie rurale sous l’ancien régime (7 volumes en tout), d’Albert Babeau, l’Instruction primaire en France avant la Révolution, par l’abbé Allain, et les Assemblées provinciales, de Léonce de Lavergne. Il ne faut pas moins hélas, de cette quinzaine de volumes pour se donner le droit d’avoir une opinion — et combien modeste encore ! — sur les mérites et les démérites de l’ancien régime.


Voilà pour les historiens et auteurs de mémoires. Mais ce n’est pas tout. Il reste, en ce stade, une quatrième catégorie, celle des philosophes.

On n’aura sans doute pas attendu à 39 ans pour en lire quelques-uns. Peut-être même en aura-t-on trop lu, car la race des philosophes est d’un génie attirant, aussi attirant, hélas, que décevant. Que de livres au titre plein de promesses qui ne contiennent que bavardages ! Que de systèmes fiers de leur nouveauté qui ne sont que relavures ! Que de victoires définitives qui se muent bientôt en défaites ! La lutte du sensualisme et de l’idéalisme, c’est un peu comme le duel de la protection et du libre échange, chacun finit par avoir son tour. Il est bon, il est nécessaire de s’être fait sa doctrine philosophique d’aussi bonne heure que possible, et de refaire, tous les dix ans, ce que Renan appelait son examen de conscience. Celui qui ne s’est jamais préoccupé de l’océan de mystère que toute notre vie côtoie est un personnage bien simplet. Mais il ne serait pas bon de se concentrer dans cet examen, et d’engloutir tout souci du présent dans une insondable méditation de l’avenir. Pis encore serait-ce de s’hypnotiser dans l’examen des autres. En ces domaines fuligineux on tourne toujours dans le même cercle, et les grands génies n’arrivent pas à d’autres solutions que les humbles passants. Renan se dépite quelque part à l’idée que toute sa science philologique et historique ne l’a conduit qu’aux points où Gavroche est arrivé du premier saut. Mais Pascal et Bossuet n’auraient-ils pas pu se dépiter de même à la réflexion que toutes leurs angoisses et toutes leurs ferveurs ne les avaient amenés qu’au point où d’elle-même parvient une pauvre ignorante ? Triste ou consolant, les hardiesses de l’esprit ne vont pas bien plus loin que les excès des sens. On arrive vite au bout du rouleau dans toutes les directions. Surtout dans la science des philosophes, il y a beaucoup de vanité. Sur Dieu, sur l’âme, sur la vie future, ou on admet le oui, ou on admet le non. Toutes les subtilités intermédiaires se résolvent en l’une des deux réponses. Le fieri divin, la catégorie de l’idéal, l’immortalité conditionnelle, autant de systèmes dont peut se satisfaire — un moment — l’intelligence, mais l’âme ne vit pas seulement de compréhension…

On n’apportera donc pas dans le royaume des philosophes les dispositions d’esprit qu’on aurait chez des savants ou des artistes, d’abord parce que la vérité physique n’est pas la même déesse que la vérité métaphysique, et puis parce qu’il y faut s’intéresser moins aux doctrines dont le triomphe est toujours fugace, qu’à leur succession évoluant dans le temps. C’est l’histoire de la philosophie qui importe plus encore que la philosophie elle-même, pourvu qu’on y voie non un catalogue de solutions mais une chaîne pensante de tendances. C’est pourquoi on commencera par lire un de ces manuels classiques où l’obligation louable de la brièveté jugule heureusement la manie du détail technique, et laisse parfois mieux voir que dans les vastes histoires la trame des grands courants de l’esprit humain. Une fois ces courants bien saisis — à l’aide, s’il le faut, d’une de ces histoires plus développées que je craignais un peu, et parmi celles-ci l’Histoire de la philosophie, d’Alfred Fouillée, me semble très prisable — on admirera, çà et là, et chacun à part, les plus grands philosophes anciens et modernes, nationaux ou étrangers, et l’ordre logique étant ici moins important qu’ailleurs, on pourra les grouper à sa fantaisie, prendre par exemple, pour notre période, sept grands philosophes des pays du nord : Érasme, Bacon, Hobbes, Spinoza, Leibniz, Kant et Hegel.

Les Œuvres complètes d’Érasme de Rotterdam tiennent 10 volumes in-folio. Les simples « honnêtes gens » se contenteront de son Éloge de la folie, que les gourmets liront en latin. A ne rien céler, l’humour d’Érasme semble un peu malingre, en regard de la verve de Rabelais ; mais il faut replacer chacun en son temps ; un demi-siècle, en une pareille époque, c’est beaucoup. Les Colloques sont peut-être plus intéressants que le Moriæ Encomium, mais peu aisés à trouver ; l’édition Jouaust est hors de prix ; pour 0,30, il est vrai, on peut avoir un Choix dans la collection des « Petits Chefs-d’œuvre » de Flammarion. Comme ouvrage moderne sur le grand humaniste, M. Bélugou me signale l’Érasme précurseur et initiateur de l’esprit moderne, de Durand du Laur. La Bibliographie Monod indique tout un choix d’ouvrages, tant sur lui que sur les autres grands hommes du temps, Bodin, Budé, Dolet, Corneille Agrippa, etc.

De François Bacon, dont les « Œuvres complètes » sont bien plus volumineuses encore que celles d’Érasme, il suffira de prendre les 3 volumes d’Œuvres philosophiques traduites par F. Bouiller (Hachette) ; mais si on le pouvait, comme il vaudrait mieux lire Bacon dans le texte, en anglais ou en latin ! C’est avant tout un grand écrivain, un très grand poète en prose ; en tant que savant ou que philosophe, il n’existe qu’à la façon de Gœthe ou de Victor Hugo, ce qui n’est pas dire qu’il n’existe pas, certes, mais ce qui explique l’irritation de certains, comme Joseph de Maistre qui, dans son Examen de la philosophie de Fr. Bacon, a écrit le chef-d’œuvre peut-être du genre éreintement. Le livre est de ceux qu’on ne peut ignorer, si on tient à connaître Bacon, homme d’idées. Sur Bacon, homme public, et homme privé, il y a le classique Essai, de Macaulay.

Hobbes est loin d’être un aussi grand styliste, et on pourra le lire sans trop de regrets dans les traductions. Le latin dont il s’est servi a donné à telles de ses formules un cachet lapidaire qui a fait leur fortune : Homo homini lupus qui est d’ailleurs de Plaute, Pulchrum est quod promittit bonum qui n’est pas de Stendhal, ou Status hominum naturalis bellum. L’indignation contre ses doctrines est un des exercices obligatoires de nos contemporains qui se piquent de philosophie politique ; mais les simples flâneurs qui regardent les « beaux monstres » à travers les barreaux de leurs cages seront indulgents pour un cas aussi pur de fanatisme autoritaire. En dépit de son apothéose du Roi-Soleil, la France n’a rien produit de pareil, et d’ailleurs, même en pleine ferveur monarchique, nos théoriciens à nous n’ont jamais confondu absolutisme et arbitraire. Les théories du De cive et du Léviathan s’expliquent sans doute par les deux grandes révolutions qui les encadrent historiquement. Mais nous avons passé par les mêmes épreuves, et nous n’avons pas eu de Hobbes ; notre « réacteur », Bonald, semble à côté de lui un libéral.

Il faudra encore se résigner au latin si on veut connaître Spinoza dans le texte (2 gros volumes, Alcan). Mais il existe aussi de bonnes traductions (5 volumes, Hachette). On a également en français les biographies de ses contemporains, notamment celle de Colerus. Sur la philosophie de Spinoza, les livres abondent ; mais en général, ils me semblent l’étudier trop scolastiquement, et en faisant trop abstraction de l’ambiance. Pour bien le comprendre, il faut le rattacher à son temps, et M. Fouillée, par exemple, note bien ses rapports avec Descartes et avec Hobbes, communauté de prémisses et divergence de conclusions ; il faut, de plus, le rattacher à sa race ; M. Maurice Muret, dans l’Esprit juif, a montré que le spinozisme avait toutes ses racines dans la Kabbale. Mais ceci soulève un problème bien difficultueux ; serait-il exact que le panthéisme soit une conception orientale qui, pour nos cerveaux d’Occident, constitue une acquisition toujours un peu artificielle ? Si on l’admettait, il faudrait expliquer les triomphes du panthéisme hindou par les éléments anaryens de l’Inde, ou les réapparitions du panthéisme médiéval par d’intermittentes influences juives ou arabes. La facilité même de l’explication met un peu en doute contre elle. Notons toujours ce qu’il convient de lire de Spinoza. Avant tout son Ethica more geometrico demonstrata, ensuite son Tractatus theologico-politicus. On prendra goût facilement à ce latin solide et vigoureux ; de lui vient, en grande partie, l’attrait qu’exerce Spinoza ; ils sont si peu nombreux, hélas, les philosophes qui s’expriment de cette façon forte, sans confusion, ni diffusion.