Le chevalier Bayard n’a rien écrit, il n’est pas besoin de le rappeler. Son Histoire par le Loyal serviteur n’est là que pour représenter tout un lot de mémoires qu’on devra lire, si on veut se documenter sur le seizième siècle français, les Mémoires, de Fleuranges, les Commentaires, de Montluc, les Discours, de François de La Noue, les Mémoires, d’Agrippa d’Aubigné. Mais nous arrivons à des temps où il faut se défendre contre le flot des mémoires ; à partir du seizième siècle, à peu près tout le monde écrit ou dicte ; c’est bientôt que Montaigne va parler d’écrivaillerie et de siècle débordé. S’il fallait citer tout ce qui est digne de l’être, rien ne serait plus facile, avec les Bibliographies où les astérisques obligeantes aident au choix, et rien ne serait plus fastidieux. Que chacun aille à la découverte pour son propre compte. Si quelque figure lui semble plus particulièrement digne d’attention, et que de figures telles ! (parmi les rois : Henri VIII, Charles-Quint, Philippe II, Henri IV ; parmi les reines : Catherine de Médicis, Élisabeth ; parmi les papes : Paul III et Sixte Quint), il trouvera tous les documents nécessaires, si nombreuses ont déjà été les publications de pièces d’archives ; je ne fais que citer, pour la curiosité du fait, et pour la façon dont l’homme réel ressemble peu à l’idée qu’on s’en était faite, la Correspondance de Philippe II avec ses filles, publiée par Gachard, et où le Démon du Midi apparaît sous les traits d’un bon père de famille d’allure assez bourgeoise (il avait d’ailleurs, comme Louis XIV, toutes les qualités d’un excellent chef de bureau).

Il faut également s’abstenir de citer quoi que ce soit en fait d’histoires modernes ; il y en a trop. Qu’on pense à la quantité de publications qu’il faudrait lire si l’on voulait seulement éclaircir un simple épisode comme celui de la Saint-Barthélemy ! Guet-apens des Ligueurs ou prise au piège des Huguenots qui s’introduisaient dans Paris pour recommencer le coup d’Amboise à la faveur des noces du roi de Navarre, les deux explications ont été données et le seront encore. Plutôt que de s’enfoncer dans l’amas effrayant des travaux d’érudition, peut-être aura-t-on plus de plaisir à connaître des œuvres de littérature, comme l’Étude sur Catherine de Médicis, de Balzac — un Balzac, même quand il se trompe, vaut qu’on l’écoute — ou les États de Blois, de Vitet, scènes qui rendent vivante l’histoire tragique du duc de Guise. Pourquoi la Ligue à ce moment ne proclama-t-elle pas la République, au lieu de prendre pour roi un cardinal de Bourbon, ce qui était avouer le droit du roi de Navarre ? La forme républicaine en eût été du coup étroitement unie à la cause catholique, et le cours des choses de France s’en trouverait aujourd’hui curieusement changé.

A défaut d’histoires politiques, diplomatiques et militaires dont on trouvera facilement les titres dans les Répertoires, j’indique quelques ouvrages qui me paraissent d’un intérêt non moindre. D’abord la grande publication in-folio de Palustre, la Renaissance en France, 3 volumes, ou si on ne l’a pas sous la main, les livres de la « Collection Quantin » consacrés à l’Architecture, au Meuble, à la Peinture et à la Sculpture de cette époque, et les monographies consacrées par les éditeurs Laurens ou autres aux grands artistes du seizième siècle français. Dans un autre ordre d’idées la Satire en France au seizième siècle, de Ch. Lenient, déjà conseillée, et la Démocratie chez les prédicateurs de la Ligue, de Ch. Labitte. Encore l’Histoire de l’Hellénisme, d’Egger, et un livre de M. Dejob que je ne connais pas, mais que je note pour ma prochaine instruction : De l’influence du Concile de Trente sur la littérature et les beaux-arts chez les peuples catholiques. On aura trouvé chez Lenient et Labitte beaucoup de fragments du temps ; à ceux qui préféreraient ce genre de pièces et en réclameraient d’autres, j’indique deux autres spécimens, les Discours de la nature des eaux et des fontaines, de Bernard Palissy (Delagrave), et l’étrange Démonomanie, de Bodin, à propos de qui on pourra parcourir toute la littérature spéciale à la sorcellerie et se demander pourquoi cette folie qui, en somme, n’avait pas été très répandue au moyen âge, eut une telle recrudescence à partir du seizième siècle.

Les Lettres et discours de Cromwell publiés (en anglais) par Carlyle sont mis ici à la fois à cause de leur importance propre, comparable à celle des « Propos de table », de Luther, et de leur valeur représentative. C’est toute la Réforme anglaise qui est en eux. Sur cette époque aussi, il faut faire un choix ; à eux seuls les deux monuments de Froude et de Gardiner atteignent déjà 20 volumes ! J’ajoute que ces histoires ne sont pas traduites, et que, de même, ceux qui voudraient connaître quelques œuvres du temps devraient les lire en anglais ; dans ce cas, on pourrait choisir quelques passages de la Bible de Tyndale, le Pilgrim’s progress, de Bunyan, ou en latin quelque pamphlet de Milton. Le Voyage à l’île d’Utopie, de Thomas Morus, se trouve aisément en français (Delagrave). Parmi les œuvres modernes, la Courte Histoire du peuple anglais, de Green, qui constitue un excellent guide, a été traduite aussi, ainsi que l’Interprétation économique de l’histoire d’Angleterre, de Thorold Rogers (Guillaumin). Quant à nos historiens à nous, ils n’ont pas assez écrit sur Henri VIII, et ils ont peut-être trop écrit sur Marie Stuart. Ce que dit de cette reine M. Filon dans la grande Histoire de Lavisse et Rambaud, est à lire.

Sur la période suivante nous avons, par contre, un ouvrage classique et digne de l’être, l’Histoire de la Révolution d’Angleterre, de Guizot (7 volumes en tout, Perrin). Nous autres, Français, ne pouvons guère lire l’histoire de cette Révolution-là sans penser à la nôtre, bien qu’il n’y ait, en vérité, rien de commun entre elles, sauf ce point désastreux pour nous que ce fut uniquement la crainte du sort de Charles Ier qui paralysa toute velléité de résistance chez Louis XVI. Un peu de la passivité du Bourbon chez le Stuart aurait tout calmé en Angleterre, comme un peu de la virilité du Stuart chez le Bourbon aurait tout arrêté en France. Cette période de l’histoire anglaise est si intéressante que peut-être voudra-t-on interroger d’autres témoins, pénétrer un peu à fond dans ces consciences de têtes rondes, ou dans ces altières cervelles de cavaliers. Les Essais, de Macaulay, seront utiles ici, mais plus encore les mémoires du temps ; quelques-uns ont été traduits dans la collection Guizot ; d’autres devront être lus en anglais, et parmi eux, ceux du colonel Hutchinson rédigés par sa femme, que Taine estimait d’une façon si particulière.

Il est bien regrettable qu’un éditeur n’ait pas extrait des 6 volumes d’Œuvres de Louis XIV la matière d’un livre maniable ; la figure du grand roi mérite attention ; rarement on a mieux vu ce qu’une conscience magnanime peut tirer d’un fonds en somme médiocre. Ce n’est pas à travers Saint-Simon qu’il faut juger Louis XIV, pas plus que Mme de Maintenon. Il y a des grandeurs morales auxquelles le génie littéraire reste parfois étrangement fermé. Raison de plus pour lire les Mémoires pour l’instruction du Dauphin de celui-là, comme on a lu les Lettres de celle-ci.

Des Mémoires et des autres œuvres de Richelieu on devrait bien aussi tirer un volume de format ordinaire contenant le Testament politique, quelques Maximes d’État, quelques Lettres, ou fragments divers. Autour de ces deux livres on pourrait aisément rassembler tout un choix de mémoires de haut goût. Par exemple, pour la première moitié du siècle, l’amusant Journal d’Héroard sur l’enfance et la jeunesse de Louis XIII, les plus amusantes encore Historiettes, de Tallemant des Réaux, en attendant les Lettres, de Guy Patin, et les Œuvres, de Saint-Évremond. Mais déjà nous remontions vers la régence de Marie de Médicis. Je n’ose pour cette époque, citer de « mémoires » proprement dits ; j’en ai lu bon nombre, presque tous m’ont paru peu intéressants ; s’il fallait en indiquer quelques-uns, je nommerais ceux du duc de Rohan et du maréchal de Bassompierre.

Par contre, pendant toute la seconde moitié du siècle, les chefs-d’œuvre foisonnent. D’abord les classiques et merveilleux Mémoires du cardinal de Retz, et les sémillants Mémoires du duc de Grammont (je ne crois pas que jamais Français aient écrit aussi bien en anglais qu’Hamilton ou Beckford en français). Au second plan, mais si j’entame l’énumération de tout ce qu’il y a d’intéressant, où m’arrêterai-je ? Revenons vite aux choses de tout premier ordre : et d’abord, sans conteste, les Lettres, de Mme de Sévigné ; qui oserait les ignorer ? Si on hésite devant les 14 volumes de l’édition des Grands écrivains, qu’on se contente d’un choix de lettres en un ou deux volumes ; il y en a d’innombrables. Ensuite les Mémoires sur les Grands jours d’Auvergne, de Fléchier. On connaît déjà Saint-Simon, et les si curieuses Lettres de la Princesse palatine, mère du régent. Pour les diplomates, le Journal de Torcy ou la Relation sur la Cour de France en 1690, de Spanheim. Il faut se borner, car on finirait par citer tout, et peut-être le lecteur tient-il à se réserver quelques soirées pour les ouvrages modernes.

Parmi ceux-ci, lesquels nommer ? Pour le règne de Louis XIII, l’hésitation n’est pas possible ; le Richelieu et la monarchie absolue, de G. d’Avenel, et l’Histoire du cardinal de Richelieu, de G. Hanotaux, sont tout indiqués. Sur la Fronde, on lira avec intérêt les divers volumes de Victor Cousin sur les héroïnes de ce temps. Mme de Longueville, Mme de Chevreuse, Mme de Sablé, Mme de Hautefort. Pour les chasseurs de chevelures, l’histoire du grand siècle a perdu son plus vif attrait, depuis qu’on a percé l’énigme du Masque de Fer (il suffisait de lire son acte de décès, Marchioly étant presque Mattioli). Mais il en reste encore : le Procès de Fouquet d’abord sur quoi on a les deux volumes de Chéruel, ou l’Affaire des poisons que Funk-Brentano a contée d’une façon si dramatique. Et il y a encore 16 volumes d’Archives de la Bastille que M. Ravaisson a réservés aux lecteurs épris de ce genre de littérature ! Préfère-t-on les émotions religieuses ? A défaut de Saint-Barthélemy, voici la Révocation de l’Édit de Nantes qui a suscité un amas non moindre de considérations imprimées (Pauvre Tolérance, comme on passerait, le cœur léger, devant ses autels, si Louis XIV avait accepté l’offre de nos protestants de se retirer en masse dans la Louisiane ! Toute l’Amérique du Nord, à cette heure, sauf les environs de Boston ou de New-York, parlerait français). Sur Louis XIV même les ouvrages ne manquent pas. Il n’est pas un des grands hommes du temps qui n’ait son excellente monographie. Et pas d’événement un tant soit peu considérable, guerres, négociations, traités, qui n’ait son histoire particulière. On trouvera toutes les indications voulues dans les bibliographies.

Enfin les œuvres du grand Frédéric (Histoire de mon temps, Mémoires, Correspondance) serviront de centre aux lectures qu’on fera sur le dix-huitième siècle. Comme mémoires politiques la matière est moins riche. Une fois cités le Journal de l’avocat Barbier, les Mémoires de Bernis, ceux d’Argenson et la Correspondance de Marie-Thérèse et de Mercy-Argenteau, on ne voit guère ce qu’on pourrait indiquer d’intéressant pour d’autres que pour les spécialistes de la grande histoire officielle. Comme œuvres modernes, peut-être serait-il prudent de se contenter des études limpides du duc de Broglie (le Secret du Roi, etc., 8 volumes, Calmann-Lévy).