Troisième série du stade, les Chroniques et les Mémoires. Il est nécessaire, le moyen âge étant dépassé, de sortir de France ; chaque grand pays d’Europe va jouer son rôle dans le composé civilisation. Les noms que je propose sont d’ailleurs avant tout représentatifs. 39, Machiavel ; 40, Cortes ; 41, Luther ; 42, Bayard ; 43, Cromwell ; 44, Louis XIV ; 45, Frédéric.
Machiavel représente, ici, la Renaissance italienne, en mal plus qu’en bien sans doute, mais si l’on ne voyait que les splendeurs de cette admirable époque, comment s’expliquerait-on son obscurcissement ? Est-il nécessaire d’ajouter que Machiavel lui-même vaut mieux que sa réputation, mieux que ses contemporains, et mieux que beaucoup de ses juges, y compris ce pince-sans-rire de grand Frédéric qui écrivit son Anti-Machiavel pour soulager une conscience bien délicate. On lira donc le Prince et le Discours sur Tite-Live qui forment les deux faces de cet énigmatique esprit ; les éditions courantes donnent, à la suite, des fragments des Lettres et des Ambassades qui ne détourneront pas les consciencieux de recourir aux œuvres complètes où les attirera peut-être l’un peu surfaite Mandragore.
Ainsi préparé, on pourra aborder la Renaissance ; mais comment ne pas frémir devant la multitude d’ouvrages capitaux qui ont paru sur cette opulente époque ? C’est ici plus qu’ailleurs encore qu’il faudra se résigner à de larges sacrifices, et ne pas s’engager dans les histoires volumineuses de Sismondi, de Daru, de Perrens, de Gregorovius. Ce qui importerait surtout, ce serait un riche recueil de photographies ; aussi, parmi les livres, pourra-t-on incliner sans honte vers les mieux illustrés tels que l’Histoire de l’art pendant la Renaissance, d’Eugène Muntz, et les monographies que plusieurs maisons d’édition ont consacrées aux grands artistes des quinzième et seizième siècles. Des figures comme Léonard de Vinci ou Michel-Ange sont plus importantes pour l’histoire que tous les podestats et gonfaloniers des villes où sonne le si.
Il est vrai, qu’à peine a-t-on dit cela, on ne peut s’empêcher de rectifier ; la « plante humaine » naquit si forte alors en Italie que d’obscurs tyranneaux ou de simples condottieres apparaissent comme des génies de premier ordre ; Malatesta, par exemple, et à plus forte raison César Borgia, méritent les livres que leur a consacrés Charles Yriarte. Qui s’intéresserait à cette famille espagnole, que nous nous imaginons représenter la société italienne, devrait encore lire le livre de Gregorovius sur Lucrèce Borgia, sans oublier le Diarium, de Burchard où la polyglotie est aussi bariolée que la vertu de la cour vaticane. Et Lorenzaccio ? Après l’avoir vu chez Musset, ne voudra-t-on pas le rejoindre chez P. Gauthiez ? Mais les individualités curieuses sont si foisonnantes, et les loisirs si malingres qu’il vaut peut-être mieux se contenter d’ouvrages généraux, par exemple la Civilisation en Italie à l’époque de la Renaissance (2 volumes, Plon), de Burckhardt, à quoi on peut ajouter les Origines de la Renaissance, de Gebhart, ainsi que l’Italie et Renaissance, de Zeller. Comme écrits du temps, outre ceux déjà cités, je marque les Sermons, de Savonarole (sur qui on a, en vérité, beaucoup écrit) et l’amusante Vie de cet archi-gascon de Benvenuto Cellini. Qui se sera passionné pour cette admirable époque et voudra connaître plus à fond l’histoire intérieure de Florence ou de Rome, ou l’histoire extérieure de Gênes et de Venise, trouvera dans les histoires générales déjà nommées toutes les indications bibliographiques.
Cortes est également ici un nom représentatif, figurant toute l’expansion mondiale des Espagnols et des Portugais. Époque plus étonnante encore que la Renaissance italienne, et où, du moins, il n’y a pas eu disproportion entre l’effort déployé et le résultat atteint ! Voir les prodiges de génie et de scélératesse d’un César Borgia pour s’assurer quelques bicoques romagnoles est un spectacle presque pénible, tandis que du moins les héroïsmes et les atrocités d’un Cortes ou d’un Pizarre eurent leur raison d’être. Quelle épopée que la conquête de Mexico dans l’Histoire véridique, de Bernal Diaz del Castillo ! On l’a traduite à merveille (Jourdanet chez Masson, Heredia chez Lemerre). Les cinq Lettres de Cortes à Charles-Quint ont été publiées en français, chez Hachette. Ces mêmes lettres ainsi que les autres principaux documents des Conquistadores se trouvent dans le grand recueil de Ternaux-Compans, Relations et mémoires originaux. Les récits de Vasco de Gama et des autres grands navigateurs portugais sont traduits dans les Voyageurs anciens et modernes, de Charton.
Si on n’a pas sous la main ces ouvrages qu’il faut aller chercher dans de grandes bibliothèques, on se contentera de livres modernes plus aisés à trouver. La Découverte de l’Amérique, de Paul Gaffarel, dispensera de recourir aux innombrables biographies de Christophe Colomb, comme l’Histoire de la géographie et des découvertes géographiques, de Vivien de Saint-Martin, permet de ne pas s’épuiser à la recherche d’ouvrages très spéciaux et parfois très rares. Il y a aussi des « Choix de lectures géographiques » qui rendront ici les mêmes services que les analogues compilations d’histoire. En outre certains livres longtemps classiques, et encore aujourd’hui utiles, ont été traduits en français, comme l’Histoire de la conquête du Mexique et du Pérou, de Prescott (Flammarion). Pour les plus lointaines origines, est à citer l’Amérique préhistorique, de M. de Nadaillac. On aura plaisir et profit à feuilleter aussi le grand ouvrage richement illustré de M. Charnay : les Anciennes Villes du Nouveau Monde (Hachette).
Et si toutes les lectures vous ont communiqué le feu sacré de la géographie, ne vous en désolez pas. La géographie est une des sciences synthétiques qui sont le mieux capables de faire l’occupation et le bonheur d’une vie entière ; elle est plus vivante et plus réelle que l’histoire, plus ample et plus précise que la sociologie, plus variée et plus satisfaisante que la philosophie. L’étude de la terre et de ses habitants a de quoi rassasier tous les savants depuis les abstraits mathématiciens jusqu’aux minutieux paléographes, et tous les amateurs, depuis les artistes jusqu’aux touristes. Il n’est pas une préoccupation esthétique, politique, scientifique, philosophique qui ne puisse être ramenée à un point de ce sol où tous les êtres vivants puisent leur nourriture. Mais justement à cause de cela, le domaine de cette science est infini. Une simple description du globe demande une vingtaine de gros volumes. La Géographie, d’Élisée Reclus, en a dix-neuf, et elle pourrait en avoir davantage. En regard des développements que l’auteur, entraîné par son sujet, a données aux trois dernières parties du monde, on trouve parcimonieux ceux qu’il avait accordés aux deux premières : un seul volume pour les trois grandes péninsules de l’Europe méditerranéenne, c’est, en vérité, bien peu. Je me contente d’ailleurs de signaler cet ouvrage qui, à son tour, facilitera les recherches voisines. Comme introduction à la science, la Face de la Terre, de Suess (Colin), séduira les plus revêches. Comme recueil de voyages, le Tour du Monde satisfera les plus difficiles. A ceux qui n’auraient pas le temps d’en achever la volumineuse collection, on peut indiquer les Albums géographiques que des éditeurs scolaires comme Colin ont publiés. Pour les atlas, on sait que les Allemands nous avaient ravi notre supériorité cartographique d’autrefois, ceux de Stieler, de Kiepert, de bien d’autres sont d’admirables monuments. A chacun de dire si nos Vivien de Saint-Martin et nos Schrader soutiennent la comparaison.
Qu’on soit protestant ou catholique, il n’est pas permis d’ignorer Luther. Non, sans doute, qu’il faille avoir achevé ses « Œuvres complètes », lesquelles, dans certaines éditions, atteignent, paraît-il, 68 volumes, non compris les traités écrits en latin ; mais il serait excessif de ne pas avoir lu telle de ses œuvres, si suggestive, les Tischreden ou Propos de table dont Michelet a donné une traduction en 2 volumes sous le titre Mémoires de Luther. Pour connaître les autres réformateurs allemands, comme Mélanchton ou Zwingle, il faudra recourir au Corpus reformatorum ; mais ce sont là distractions bien austères. A nos yeux français, Calvin est plus intéressant. On se fera donc un devoir de lire l’Institution chrétienne qui, pour manquer de la verve géniale des Propos de table, n’en a pas moins sa très haute importance dans l’histoire de la Réforme, et de parcourir la Correspondance des réformateurs de langue française, d’Herminjard (8 volumes). Sur la plupart, Lefèvre d’Étaples, Castellion, Dolet, etc., il y a quelque étude spéciale, et presque toutes ces monographies sont écrites avec sympathie. Si on n’aime ni Luther ni Calvin, il faudra aller jusqu’à Audin, on sera servi à souhait.
Sur les prodromes de la grande crise religieuse, l’Esprit de Réforme avant Luther, de Félix Rocquain (Fontemoing), est à indiquer ; mais comme ouvrage d’ensemble sur la Réforme même, que citer qui puisse plaire à tout le monde ? Dans l’impossible, commençons par noter l’Histoire des variations. On a surnommé Bossuet le dernier Père de l’Église. Il est quelque chose de bien plus surprenant, c’est le premier des Pères de la Réforme. Sans lui, le protestantisme n’aurait pas trouvé sa voie. Avec Luther et Calvin, la Réforme était une simple copie du catholicisme, Bossuet lui ouvrit les yeux, et c’est depuis l’Histoire des Variations que le protestantisme se fait gloire de son changement perpétuel, de son absence de dogmes, et de son libre examen critique. Même en faisant abstraction de ce point de vue, le livre reste à lire ; son mérite littéraire n’est pas contesté ; et pour le mérite historique, on pourra s’éclairer auprès de M. Rebelliau qui a écrit tout un volume sur Bossuet historien du protestantisme. Comme contre-partie, s’il en faut, prenez l’Histoire de la Réformation en Europe, de Merle d’Aubigné. Mais c’est surtout aux historiens allemands modernes qu’il faudra recourir : l’Histoire des Papes, de Pastor (traduite, Plon), les Histoires allemandes (non traduites), de Ranke et de Bezold, sont ici livres fondamentaux. Plus encore peut-être le grand ouvrage de Janssen, l’Allemagne et la Réforme, dont la traduction (6 volumes) a paru chez Plon ; c’est là qu’il faut voir le degré de richesse et de civilisation auquel était arrivée l’Allemagne au commencement du seizième siècle. La France n’était pas plus brillante à la fin du dix-huitième siècle. Obscurs problèmes que ceux que soulèvent ces grandes crises de l’histoire ! La Révolution française et la Réforme allemande ont-elles été chacune un bien général pour le monde ? Peut-être différera-t-on éternellement d’avis là-dessus. Du moins ni l’une ni l’autre n’a été un bien particulier pour chaque pays ; notre crise à nous a été plus affreuse, mais peut-être celle de nos voisins plus prolongée a-t-elle, en fin de compte, été plus destructive. L’Allemagne a mis deux siècles à s’en relever.