Voici, à propos de la claque et des claqueurs, une anecdote qui s'est passée il y a une dizaine d'années dans un théâtre d'outre-Seine. On y représentait alors le premier ouvrage d'un romancier qui est devenu depuis un de nos plus féconds auteurs dramatiques. La pièce fit passer les ponts à tout Paris. Dans ce drame, les deux principaux rôles étaient remplis par deux artistes célèbres, qui avaient l'un et l'autre au moins autant d'amour-propre que de talent.—L'entrepreneur de succès subventionné par l'administration, voyant que le public se chargeait volontiers de faire sa besogne, s'était un peu ralenti de son zèle.—Il n'y avait plus d'ordre et de régularité dans le service des entrées et des sorties.—Tantôt c'était l'acteur B... qui se plaignait qu'on lui avait coupé sa tirade par une salve trop précipitée.

—Mon Dieu! que cette claque est insupportable! disait-il tous les soirs en rentrant au foyer...

—Mon Dieu! quand donc les théâtres seront-ils désinfectés de cette engence? ajoutait madame D...

Ennuyé de ces plaintes, le directeur prit un jour les deux artistes à part:

—Vous êtes tous deux, leur dit-il, des talents de premier ordre.—Vous avez les sympathies du public, et il vous est pénible souvent, si j'en crois vos discours, de voir se mêler à l'enthousiasme que vous excitez les applaudissements d'une tourbe grossière.

—Sans doute, fit B.

—Certainement, ajouta madame D...

—Eh bien, mes amis, soyez heureux... Vos vœux sont exaucés; il n'y aura plus d'autres romains dans mon théâtre que ceux qui fonctionnent dans les tragédies que mon privilége m'autorise malheureusement à jouer.—La claque est supprimée.—C'est autant d'économisé.

—Supprimée, la claque! fit B...

—La claque supprimée! reprit madame D... À compter de quand?