Le Charançon ne se le fait pas dire deux fois: dès le lendemain, il arrive avec son article dans la main, et il court avertir ses amis et connaissances qu'il va écrire dans tel on tel journal. On a vu souvent des travaux d'hommes de lettres sérieux rester longtemps dans les cartons de la rédaction, mais la copie du Charançon n'y fait jamais long séjour.
Dès qu'on a commis l'imprudence de lui recevoir quelque chose, il ne quitte pas les bureaux. Du matin au soir, il surveille et presse son insertion. Pour se débarrasser de ses intolérables persécutions, on lui annonce un beau jour que son article est à l'imprimerie.
Ce jour-là, si vous le rencontrez dans la rue, il vous abordera pour vous laisser aussitôt en criant: «Pardon si je vous quitte aussi vite, mais il faut que j'aille corriger mes épreuves.»
Voyez-le entrer à l'imprimerie: quel air affairé, quelle importance il se donne; demandez au compositeur ce qu'il pense des Charançons de lettres quand ils viennent corriger leur premier article; demandez au prote, qu'ils assomment de leurs recommandations saugrenues.
—Prenez bien garde à cet alinéa; il est de la dernière importance;—remarquez bien ce changement,—n'allez pas oublier cette parenthèse,—et ceci,—et cela,—et leur nom qu'ils ne trouvent jamais assez gros!
Enfin le jour de la publication arrive: le Charançon n'a pas dormi; dès le matin, il est dans la rue, guettant l'ouverture des cabinets littéraires.
Voyez-vous ce monsieur qui tient un journal dans ses mains qui tremblent?—Voyez-vous ses yeux grands ouverts, sa bouche grande ouverte aussi?—- C'est un Charançon qui lit son premier article imprimé! Tout à coup il devient pâle, la sueur mouille son visage, il frappe du poing. Il vient de découvrir un bourdon ou une coquille; il court au journal; il entre dans les bureaux comme un ouragan; il se plaint avec violence.
On a dénaturé son article, on compromet sa réputation, etc., etc., etc. S'il ne se retenait pas, il imiterait, dans son désespoir, ce poëte italien qui se suicida à cause d'une virgule changée de place dans la composition d'un de ses livres. Pour une lettre retournée, le Charançon exigerait volontiers qu'on recommençât le tirage du numéro.
Il se calme cependant, sur la promesse d'un erratum. Et, prenant autant d'exemplaires que peuvent en contenir ses poches, il en va faire la distribution dans la ville.
Le soir, il parcourt les cafés. Chaque fois qu'un consommateur demande le journal où il se trouve imprimé, il suit des yeux les mouvements de son visage pendant sa lecture, et si elle ne se continue pas jusqu'à la colonne où se trouve son article, il ne peut cacher son dépit.