[72] Traduction.—Madame, je vous ai tant prié qu’il vous plût de m’aimer; car je suis votre esclave. Vous êtes bonne, bien élevée et remplie de vertus; aussi me suis-je attaché à vous plus qu’à nulle autre Génoise. Ce sera charité de m’aimer, vous me ferez ainsi plus riche que si l’on me donnait Gênes et tous les trésors qu’elle renferme.

—Juif, nous n’avez aucune courtoisie de venir m’importuner pour savoir ce que je veux faire. Non, jamais je ne serai votre amie, dussé-je vous voir éternellement à mes pieds. Je t’étranglerais plutôt, Provençal malappris; mon mari est plus beau que toi; passe ton chemin et va chercher fortune ailleurs!...

[73] Traduction.—Puisque beaucoup d’hommes font des vers,—je ne veux pas être différent.—Et je veux faire une poésie.—Le monde est si pervers—qu’il fait de l’endroit l’envers.—Tout ce que je vois est en désordre.

—Le père vend le fils,—et ils se dévorent l’un l’autre;—le plus gros blé est du millet;—le chameau est un lapin;—le monde au dedans et au dehors—est plus amer que le fiel.

—Je vois le pape faillir,—car il est riche et veut encore s’enrichir.—Il ne veut pas voir les pauvres,—il veut ramasser des biens;—il se fait très bien servir;—il veut s’asseoir sur des tapis dorés,—et il vend à des marchands,—pour quelques deniers,—les évêchés et leurs ouailles.—Il nous envoie des usuriers,—qui, quêtant de leurs chaires,—donnent le pardon pour du blé;—et ils en ramassent de grands tas.

—Les cardinaux honorés—sont préparés—toute la nuit et le jour—à faire un marché de tout;—si vous voulez un évêché—ou une abbaye,—donnez-leur de grands biens;—ils vous feront avoir—chapeau rouge et crosse.—Avec fort peu de savoir,—à tort ou à raison,—vous aurez de fortes rentes;—mais, si vous donnez peu, cela vous nuira.

—C’est moins beau chez les évêques,—car ils écorchent la peau—aux prêtres qui ont des revenus.—Ils vendent leur sceau—sur un peu de papier.—Dieu sait s’il leur faut des gratifications!—et ils font tellement de mal—qu’à un simple métayer—ils donnent la tonsure pour de l’argent.—Le mal est le même—dans leur cour temporelle;—elle y perd sa droiture—et l’Église en devient plus affligée.

—Maintenant il y aura beaucoup plus de clercs—pasteurs, dit-on,—qu’il n’y a de brebis.—Chacun trompe les siennes.—On assure qu’ils sont bien lettrés,—je ne puis jamais l’avouer.—Tous sont en faute,—puisqu’ils vendent les sacrements—et de plus en plus les messes.—Quand ils confessent les gens—laïques qui n’ont pas fait du mal,—ils leur infligent de grandes pénitences—qu’on ne saurait prévoir.

[74] Traduction.—Pendant cet heureux temps où les fleurs se mêlent à la verdure, je m’en allais un jour tout seul, m’abandonnant aux joyeuses pensées que fait naître l’amour, lorsque tout à coup j’aperçus vers un endroit écarté un berger et une vive pastourelle, jeune et belle. Ils étaient beaux et bien mis l’un et l’autre.

Je me cachai près d’eux, de manière que ni l’un ni l’autre ne pût me voir. La jeune fille parla la première et dit: «Vraiment, Gui, mon père veut me donner un mari vieux et cassé, mais riche.—Ce sera un mauvais parti, dit Gui, si vous vous décidez à l’épouser, dame Flore, et si vous oubliez celui sur qui était tombé votre choix.—Las, Gui, depuis que je vous vois pauvre, j’ai changé de pensée.—Dame Flore, un jeune homme pauvre est riche quand il est heureux, et bien plus riche encore que ce vieil opulent qui, toute l’année, ne fait que se plaindre; son or et son argent ne pourraient lui donner le bonheur, à lui.—Ne vous chagrinez pas, mon cher Gui, et malgré ce que je viens de vous dire, je vous porte un véritable amour. Ami, mon cœur vous est tendre et fidèle.»