De l’endroit où j’écoutais, je m’avançai doucement près d’eux et les trouvai enlacés dans les bras l’un de l’autre, s’embrassant, navrés d’amour et de joie. En me montrant, je les saluai: mais sachez qu’ils ne me rendirent même pas mon salut. La blonde bergère me dit d’un air de fort mauvaise humeur: «Que Dieu confonde, Monsieur, ceux qui viennent ainsi troubler les plaisirs de jeunes jouvenceaux.»
Mais, dis-je, pourquoi donc, dame Flore, êtes-vous plus irritée contre moi que Gui lui-même?—Comment donc savez-vous ainsi nos noms, Monsieur?—Eh! mon Dieu, Madame, parce que j’étais ici près et que je les ai entendus, ainsi que votre conversation.—Monsieur, nous ne sommes coupables ni de folie ni de trahison!—Bergère qui se tient sur ses gardes s’en trouve toujours bien.» Je dis et me retirai sans vouloir troubler plus longtemps leur doux accord.
IX
DE LA PRÉÉMINENCE DES TROUBADOURS SUR LES TROUVÈRES ET LA LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE
Les Cours d’amour.—Code d’amour.—Jugements des Cours d’amour.—Les Cours d’amour en Provence.—Leur influence sur les mœurs.
Tels furent les principaux genres que les Troubadours créèrent et que nous retrouvons dans leurs œuvres antérieures à l’éclosion de la littérature française, qui se les appropria. Nous les retrouvons également dans la poésie lyrique étrangère. Cela prouve, comme nous venons de le dire, que les étrangers, aussi bien que les Trouvères, les ont copiés. Circonstance heureuse, en somme, car, si les Troubadours eurent le mérite d’être les initiateurs de la prosodie et de la littérature poétique et lyrique sous leurs différentes formes, les Trouvères eurent celui de les faire passer dans la langue d’oïl, qui les transmit au français plus tard. Et cet héritage littéraire a puissamment contribué à former des poètes incomparables comme Corneille, Racine, Molière, Lamartine, Victor Hugo et tant d’autres qui ont enrichi notre langue de chefs-d’œuvre et ont élevé le génie littéraire de la France à son apogée.
L’influence de la poésie provençale sur les premiers essais de la poésie française proprement dite se reconnaît: 1o à de nombreux emprunts de mots et d’expressions; 2o à l’imitation complète de presque toutes les formes de poésie lyrique employées par les Troubadours. C’est surtout par la similitude des idées et des sentiments en matière d’amour et de courtoisie que cette influence s’affirme. Plus anciennement consacrés dans le Midi de la France, ces sentiments faisaient le fond de cet ensemble d’opinions et de mœurs qu’on appela l’esprit de la Chevalerie. A ce sujet, Albertet de Sisteron, dans sa dispute avec le moine de Montaudon, revendique pour le Midi la prééminence en fait de civilisation et la supériorité dans l’art de bien dire et de s’exprimer purement:
Monges, d’aisso vos aug dir gran errausa
Que ill nostre son franc e de bel solatz,
Gent acuilleus e de gaia semblansa
Los trobaretz e dejus e dinatz;