E per els fo premiers servirs trobatz, etc...
Ces allégations, de même que l’antériorité de l’œuvre des Troubadours, sont confirmées par les récits de Dante et de Pétrarque, qui n’ont jamais fait aucune mention des poètes du Nord, alors qu’ils citent à chaque instant ceux du Midi.
Enfin, les Espagnols, les Portugais, les Italiens, en parlant de la littérature chevaleresque, la qualifient de limousine et de provençale, jamais de champenoise ou de française. Nouvelle preuve du même fait: que l’on ouvre un recueil de poètes français du XIIIe siècle, celui d’Auguis ou tout autre, Leroux de Lincy ensuite, et l’Allemand Matzner également, on sera frappé des emprunts de mots et des expressions absolument provençales qui se trouvent dans les vers des poètes du Nord. C’est dans les terminaisons que l’imitation est surtout apparente. Évidemment, la popularité qu’avaient acquise les œuvres des Troubadours avait gagné les provinces septentrionales de la France, et ainsi s’expliquent les adaptations et les copies même qui en furent faites un peu partout. Nous insistons sur cette dernière remarque, parce que ce que nous disons du Nord de la France peut s’appliquer également à l’Italie, à l’Espagne et à l’Angleterre; les Provençaux peuvent justement se flatter, à ce sujet, d’avoir été des modèles presque universels, et d’avoir été regardés comme les classiques de la France littéraire du XIIIe siècle. Les exemples suivants en donnent la preuve convaincante.
En ce qui concerne la langue anglaise, le poète Geoffroy Chaucer[75] en fut le rénovateur. Allié à la famille royale, sa situation lui permit de visiter les cours étrangères, d’y suivre l’influence exercée par les Troubadours sur les mœurs, les usages et le langage, et d’en faire profiter son pays. Dans son voyage en France, il s’occupa principalement de la traduction des œuvres de nos poètes et, plus tard, assistant en Italie au mariage de Violente, fille de Galéas, duc de Milan, avec le duc de Clarence, il se trouva en rapport avec Pétrarque, Froissart et Boccace. Il est évident que les conversations de ces hommes célèbres devaient avoir la littérature pour sujet. De là des échanges de vues, des observations, des notes prises et conservées, dont plus tard Chaucer fera son profit. On en retrouve la trace dans sa Théséide, empruntée à Boccace, et dans la traduction du Roman de la Rose qu’il fit d’après l’original de Guillaume de Lorris. Mais la composition qui se ressent le plus des emprunts faits aux Troubadours et à la poésie provençale est son Palais de la Renommée, qui fut imité ensuite par Pope. Dans le poème la Fleur et la Feuille, il se rapproche de l’institution des jeux floraux et des cours d’amour. On y trouve en effet la Dame de la Fleur et la Dame de la Feuille qui président chacune un groupe de jeunes filles couronnées de feuillages différents. Comme rapprochement, on peut citer un arrêt de Cour d’amour, rapporté par Fontenelle, où le juge est appelé Marquis des fleurs et violettes. La trace de l’influence provençale se retrouve encore dans une traduction, par Chaucer, du Troïlus et Cresséide de Boccace, qui, comme Dante et Pétrarque, a pris au Provençal son esprit; on pourrait ajouter que le poète anglais en a surtout pris les formules.
La paix et la guerre apportent, chacune par des moyens différents, leur contingent à la civilisation. Un échange constant de produits commerciaux ou industriels amène dans les mœurs, les usages et les langues une assimilation qui, pour n’être pas toujours générale, n’en pénètre pas moins sur certains points et devient réciproque. La guerre contribue au même résultat, les conquérants imposant aux vaincus leurs lois, leurs usages ou leurs idiomes.
Dans la première partie du moyen âge, la France a dominé le monde par toutes les formes de l’imagination. Ses Troubadours, qui ont créé la Canso, le Sirvente, la Tenson, le Sonnet, ont enseigné à l’Europe romaine la poésie et les mètres lyriques. Ses Trouvères ont obtenu de grands succès par leurs récits épiques et leurs histoires si pathétiques dont on retrouve les traces dans tous les mondes. Les premières théories modernes sur l’art de parler et d’écrire ont été rédigées par nos Troubadours, dont les grammaires et les dictionnaires ont été copiés, étudiés et commentés à Tolède, à Barcelone, à Florence et dans nombre d’autres pays. Plus tard, l’Espagne, le Portugal et l’Italie, qui avaient puisé aux sources vives de la Provence lettrée les principes et les formes les plus pures de notre littérature, purent produire à leur tour des maîtres en l’art d’écrire et de penser. C’est à partir de cette époque que leur littérature se forme et que nous constatons les succès des Quevedo, des Antonio Pérez, des d’Alorcon, des Lope de Véga, des Guilhem de Castro, des Cervantès, dont les chefs-d’œuvre inspirèrent à leur tour Voiture, Corneille, Molière, Le Sage, Beaumarchais et tant d’autres qui n’ont pas su résister aux beautés de la littérature espagnole. Pour l’Italie, on peut citer Dante, Boccace, Pétrarque, Malaspina, Giorgi, Calvo, Cigala, Doria, Sordel, etc. Il n’est rien de plus glorieux pour les Troubadours que d’avoir eu de tels disciples. Si, après les avoir égalés, ces derniers les ont surpassés par la suite, nous en dirons la cause dans le courant de cet ouvrage. Nous verrons comment les Troubadours, poursuivis, persécutés, chassés par la croisade contre les Albigeois, ne purent continuer leurs études et virent le cours de leurs travaux brutalement interrompu.
LES COURS D’AMOUR
Alors que la courtoisie la plus délicate rendait les hommes esclaves de la beauté, et que les Troubadours célébraient les mérites et les vertus de la femme, celle-ci consacra cette suprématie par la création des gracieuses Cours d’amour. Ce tribunal, devant lequel étaient appelés les amants coupables, où se jugeaient les questions les plus délicates en matière de sentiment, donnait bien l’idée des mœurs, des usages et de l’esprit de l’époque.
Une Cour d’amour. [↔]