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Mort de Simon de Montfort, tué devant Toulouse en 1218.

Ainsi se termina cette guerre contre les peuples du Midi. Si elle fut trop intimement liée à l’histoire de la langue romane pour ne pas figurer dans cet ouvrage et si l’histoire a des droits qu’on ne saurait éluder, ce n’en est pas moins avec un sentiment de profonde amertume que nous avons dû revenir sur une des pages les plus tristes de nos guerres religieuses. D’autre part, si la croisade contre les Albigeois nous a paru aussi injuste dans ses motifs qu’horrible dans ses développements, il convient cependant, pour la juger impartialement, d’en examiner les faits dans leur ensemble, moins avec les idées de nos jours qu’avec l’esprit qui animait les populations des XIIe et XIIIe siècles.

En effet, si l’on tient compte des passions violentes qui agitaient le monde à cette époque, aussi bien au point de vue politique qu’au point de vue religieux, avec une civilisation peu avancée, l’appât du lucre né de l’état de guerres continuelles dans lequel étaient les anciennes provinces, le dédain de la vie, des mœurs assez frustes pour se ressentir de cette situation troublée, on sera amené, non pas à excuser les auteurs de cette horrible guerre, mais à considérer celle-ci, dans ses résultats, comme la conséquence malheureuse d’un ensemble de faits et d’un état d’esprit qui ont pesé sur ces événements lointains avec la brutalité farouche de l’inconscience et du fanatisme.

Si la croisade contre les Albigeois est une des pages les plus sombres de notre histoire, du moins pouvons-nous espérer aujourd’hui, grâce à notre esprit de tolérance, à notre amour de la liberté, au respect de toutes les croyances et à notre civilisation, ne plus voir ces guerres fratricides où les excès des uns amenaient les terribles représailles des autres, les confondant tous dans une folie sanglante qu’il eût fallu s’appliquer à prévenir plutôt que d’avoir eu à la condamner. Voilà comment quelques années de cruelles persécutions suffirent pour dissiper l’œuvre de plusieurs siècles d’études et recouvrir d’un linceul éternel une littérature jeune, brillante et pleine d’espérance. Les croisades sanglantes dirigées contre les Albigeois détruisirent à jamais dans nos provinces méridionales cette langue provençale, déjà si riche en poètes. Les Troubadours, qui avaient été les apôtres les plus ardents, les missionnaires les plus infatigables des guerres lointaines entreprises contre l’Islamisme, devinrent les plus malheureuses victimes de leur croyance religieuse. Qui aurait pu penser que les fils de tant de nobles seigneurs, héros des vraies Croisades, tels que Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse; Isarn, comte de Die; Rambaud, comte d’Orange; Guillaume, comte de Forez; Guillaume, comte de Clermont, fils de Robert, comte d’Auvergne; Girard, fils de Guillabert, comte de Roussillon; Gaston, vicomte de Turenne; Raymond, comte de Castillon; que leurs fils, dis-je, seraient à leur tour massacrés comme les musulmans?

Les rares survivants, parmi les Troubadours qui échappèrent, n’eurent pas le courage de cueillir les fleurs de leurs poésies dans ces sillons arrosés du sang de leurs frères. Ils se couronnèrent de cyprès et, pleurant sur les malheurs qui frappaient leur patrie, ils prirent le chemin de l’exil. L’Italie, l’Espagne et la Provence proprement dite les accueillirent. Ils se mêlèrent aux poètes de ces pays, mais leurs œuvres furent désormais voilées du deuil de la patrie absente. Par ce qui en est parvenu jusqu’à nous, on peut juger de l’état d’esprit dans lequel les avait laissés le souvenir de cette épouvantable guerre. Ce ne sont plus que de longues élégies où la tristesse domine; le souffle puissant des créations premières manque; l’esprit, la couleur, la force, n’apparaissent qu’à de rares intervalles et comme un dernier reflet de cette poésie mourante, condamnée par les envahisseurs.

En effet, la langue et la littérature romanes de ces doux pays du soleil furent frappées de proscription. Le pape Honorius IV, dans l’institution qu’il fit de l’Université de Toulouse, ordonne l’abandon de la langue parlée jusqu’à ce jour; il va jusqu’à la maudire et prescrire l’excommunication contre tous ceux qui la parleront ou détiendront des ouvrages dans lesquels elle aura été employée. Tous les manuscrits en langue romane que l’on put trouver furent apportés sur les places publiques, où l’on en fit des autodafés. Cet acte de stupide sauvagerie explique la rareté des œuvres des premiers poètes romans.

Les hautes classes s’empressèrent d’adopter la langue du vainqueur; elles mirent tous leurs efforts à la répandre, et dès lors le Provençal cessa d’être cultivé. Chassé des tribunaux, des églises, des châteaux, des livres et même des actes publics, il n’eut pour dernier refuge que la chaumière du paysan et la cabane du pâtre, où forcément il devait se corrompre et se dénaturer, mais non disparaître à tout jamais.

Non, elle ne devait pas disparaître complètement, cette langue populaire dont le passé était si riche et si glorieux, et que la moitié de la France parlait depuis plus de quatre siècles. Ce fut la Provence proprement dite, qui ne souffrit que partiellement et par contre-coup de la guerre des Albigeois, qui continua à la pratiquer, et l’enrichit de termes nouveaux; elle nous l’a transmise à travers les siècles. Nous la verrons, dans la suite de cet ouvrage, après les patientes études des savants, des philologues, des littérateurs et des poètes, se reformer peu à peu, prendre un caractère local et devenir, non seulement la base de l’idiome de nos campagnes méridionales, mais la langue usuelle et familière de toutes les populations du Midi. Des œuvres nouvelles ont surgi dans lesquelles les Provençaux, sans oublier ce qu’ils doivent à la France, nous rappellent leurs vieux usages, les mœurs des ancêtres et l’amour ardent de la petite patrie. Ils font revivre un passé glorieux, l’inspiration de leur génie nous montre le pays de leurs aïeux tel qu’il était alors que, libre et indépendant, il avait su par sa littérature, ses arts, son commerce, aussi bien que par ses armes et son industrie, occuper une place prépondérante dans le monde.

NOTES: