L’invasion du Midi par le Nord fut ainsi décidée, sous l’influence prépondérante du haut clergé. Éternelle honte, tache ineffaçable du règne d’Innocent III! Au lieu de s’appliquer à réformer les mœurs des ministres de la religion, qui n’avaient plus droit au respect parce qu’ils n’étaient plus respectables, le pape, dans son orgueil blessé de Souverain Pontife, ne craignait pas de faire appel aux plus basses passions pour atteindre le but qu’il poursuivait: le triomphe de la barbarie sur la civilisation, la destruction de la nationalité provençale. Et, pour comble, le roi de France lui donnait la main et lui fournissait ses meilleurs auxiliaires: princes ambitieux, soudards avides et cruels.
Nullement préparés à recevoir ce choc formidable, mais surpris plus qu’épouvantés, les Méridionaux auraient pu cependant repousser les envahisseurs. Malheureusement, les différents princes qui les commandaient ne s’entendirent pas entre eux. Chacun crut pouvoir traiter séparément avec Rome, et échapper pour son compte aux calamités de la guerre. Raymond VI se trouva seul en face d’un ennemi qui avait pour lui non seulement la valeur et le nombre, mais aussi l’espoir, presque la certitude de le vaincre facilement. Il prit alors la résolution douloureuse de se sacrifier pour son peuple en se soumettant, suivant les exigences de Rome, à la plus humiliante des punitions. Il se rendit dans l’Église où se trouvait le tombeau de Pierre de Castelnau et, en présence de tout le peuple, on vit le comte de Toulouse, duc de Narbonne, seigneur de la Haute-Provence, du Quercy, du Rouergue, du Vivarais, d’Uzès, de Nîmes et de Béziers, flagellé par le nouveau légat, obligé de prendre la croix contre ses propres sujets et d’apporter son concours à cette expédition qui allait envahir le territoire de ses vassaux.
Ce fut sur Raymond-Roger II, comte de Béziers, que se porta tout d’abord l’effort des croisés. En vain essaya-t-il de se réconcilier à son tour avec Rome, en faisant les mêmes promesses que le comte de Toulouse; les bandes avides et fanatiques, accourues à la voix de l’Église, ne pouvaient être facilement congédiées, et leur marche en avant ne permit même pas d’entamer des négociations. Raymond-Roger, qui ne se faisait aucune illusion sur l’issue de la lutte, voulut du moins vendre chèrement sa vie. Il arma à la hâte les villes principales de son territoire. Béziers reçut le premier choc. Une sortie intempestive des troupes de la garnison contre des forces supérieures permit aux croisés, qui la repoussèrent, d’entrer ensuite dans la ville. Ils trouvèrent les églises pleines de monde et les prêtres à l’autel invoquant le Seigneur. Comment, au milieu d’une telle multitude, distinguer les catholiques des hérétiques? On envoya demander au légat du pape, Arnauld Amalric, abbé de Cîteaux, ce qu’il y avait à faire. Le digne représentant d’Innocent III rendit cette réponse, aussi cruelle que célèbre:
«Tuez-les tous! le Seigneur saura bien reconnaître les siens.» Et, sur cet ordre, tous furent massacrés, hérétiques et catholiques, prêtres et soldats, femmes, enfants et vieillards. Il ne resta pas âme vivante à Béziers. L’abbé de Cîteaux avoua quinze mille victimes, certains historiens en portent le nombre à soixante mille.
Le clergé de Béziers demande grâce pour les révoltés.
L’armée des croisés arriva rapidement et sans obstacle sous les murs de Carcassonne, où Raymond-Roger s’était enfermé avec ses meilleurs chevaliers. Mais, trahi par ceux qui craignaient pour la ville le même sort que celui de Béziers, il dut capituler. Les habitants eurent la vie sauve, tous leurs biens furent confisqués au profit des croisés. Parmi les défenseurs, quatre cent cinquante furent brûlés ou pendus pour l’exemple. Le reste des États de Raymond-Roger fit rapidement sa soumission; l’Église triomphait. Le seul ennemi qu’elle eût combattu était entre ses mains avec toutes ses terres et toutes ses richesses. Le pape offrit ce beau domaine en présent au comte de Saint-Pol, au comte de Nevers et à différents seigneurs croisés. A sa surprise, aucun n’osa accepter ces terres, rouges du sang des malheureux que l’on venait d’y massacrer. Aux instances du légat, ils répondirent qu’ils avaient des territoires assez vastes dans le royaume de France, où étaient nés leurs pères, et n’avaient aucune envie des pays d’autrui. La folie du meurtre avait eu le temps de se calmer, le nuage rouge s’était dissipé, et ils voyaient maintenant toute l’horreur de ces combats sans pitié, qui ne furent qu’une série d’égorgements. Ils comprenaient leur crime odieux, et c’est avec indignation qu’ils ajoutèrent à leur refus: «Dans toute l’armée, il n’y a pas un baron qui ne se tienne pour traître s’il accepte un tel bien[87].»
Un seul fut assez peu scrupuleux pour ne pas suivre cet exemple et trop ambitieux pour ne pas profiter d’une telle occasion. Simon de Montfort, seigneur des environs de Paris, consentit à partager avec l’Église le profit et la responsabilité de cette épouvantable guerre. A peine en possession des biens du malheureux comte de Béziers, qu’il fit, dit-on, empoisonner peu après, il continua ses exploits. Après s’être emparé de plusieurs places fortes, il poursuivit Raymond VI jusque sous les murs de Toulouse. Le bruit de ses victoires lui avait déjà amené de nouveaux contingents des pays les plus éloignés: c’étaient des Lorrains, des Flamands, des Anglais, des Allemands, des Autrichiens, à défaut des Français qui eurent horreur de cette guerre. D’autres plus nombreux devaient suivre et augmenter à bref délai ses bataillons. Cependant, Raymond VI, désabusé, avait enfin pris le parti de se défendre, sa soumission à l’Église n’ayant pas, comme il l’avait espéré, arrêté la marche des croisés. Il força Simon de Montfort à lever le siège de Toulouse; se portant ensuite au secours de Lavaur menacé par six mille Allemands, il les tailla en pièces. Enhardi par ses succès, il poursuivit Simon de Montfort, qui, pour échapper à ses coups, dut s’enfermer dans Castelnaudary. Mais alors les secours attendus par ce dernier arrivèrent en grand nombre et, malgré la présence du roi d’Aragon, qui s’était joint avec ses troupes au comte de Toulouse, il remporta sur son adversaire la victoire de Muret. Raymond VI put s’enfuir, le roi d’Aragon fut tué dès le commencement de l’action, et son armée prise de panique, sans guide et sans chef, fut mise en déroute. Le concile de Latran donna à Montfort tous les territoires du malheureux comte de Toulouse, comme prix de sa victoire. Le seigneur dépouillé ne dut qu’à certaines sympathies, qu’il avait su se créer parmi les membres du concile, de conserver le comtat Venaissin et le marquisat de Provence. Il fut même autorisé, le cas échéant, à reconquérir tout son territoire les armes à la main. Ce qu’il fit d’ailleurs par la suite, après avoir chassé de la Septimanie Simon de Montfort et son fils Amauri.