D’autre part, la Gaule méridionale, comprenant l’Aquitaine, la Gascogne, la Septimanie, la Provence et le Dauphiné, avait secoué le joug de leurs oppresseurs et, depuis près de trois siècles indépendante, était devenue étrangère à la France. Sa nationalité et sa langue, absolument différente de celle des peuples soumis aux Capétiens, avaient favorisé l’éclosion et le développement d’idées et de sentiments auxquels ceux-ci répugnaient.

Les Méridionaux accueillaient facilement les Juifs et les savants arabes; ils cultivaient les arts, la poésie et la musique; ils aimaient la vie facile et les plaisirs. Toutes choses mal vues au delà de la Loire. D’autre part, le régime féodal n’avait pu s’implanter chez eux que partiellement; un grand nombre d’alleux s’y étaient conservés. Les villes avaient gardé d’antiques libertés républicaines, et la bourgeoisie riche y marchait à peu près de pair avec la chevalerie. De ces dispositions opposées d’esprit et de mœurs, les deux régions du Midi et du Nord de la France avaient vu naître une certaine antipathie réciproque. Le dépit et la haine que le clergé avait voués aux populations méridionales, sur lesquelles il avait perdu tout prestige et toute domination, achèvent d’expliquer le rapprochement qui se fit entre la papauté et la noblesse française. De cette entente surgit une alliance monstrueuse dont le prétexte était le châtiment des hérétiques, mais dont le but réel était: pour l’Église, de ramener sous son joug des populations dont l’obéissance lui était d’autant plus précieuse que leur générosité était sans limites; pour la noblesse de France, les grands profits à tirer d’une expédition peu périlleuse.

Les croyances des hérétiques variaient beaucoup, mais toutes leurs sectes étaient réunies par un sentiment commun, la haine de l’Église. Le pape, avant de déchaîner les hordes du Nord sur la Provence, voulut tenter un effort spirituel, afin de donner au monde catholique l’illusion que toutes les concessions compatibles avec l’esprit de devoir et de charité chrétienne avaient été faites. Saint Bernard fut chargé de ramener au bercail les brebis égarées. Vertfeuil lui ayant été signalé comme un des foyers les plus ardents de l’hérésie, il s’y rendit, et dans son premier sermon eut le tort d’attaquer les personnes les plus considérables du pays. Celles-ci sortirent de l’église et le peuple les suivit. Saint Bernard, resté seul, s’achemina vers la place publique et continua de prêcher. Connaissant mal les Méridionaux, dont on peut tout obtenir par la douceur et la persuasion, le saint homme se trompa complètement en employant la terreur pour ramener à Dieu ceux qui avaient souffert de ses ministres et de leurs exigences toujours plus dures et plus âpres. Après leur avoir fait entrevoir les supplices de l’enfer, il les menaça des armes vengeresses des hauts barons catholiques. Leurs biens seraient confisqués et partagés, leurs maisons incendiées, eux-mêmes ainsi que leurs femmes et leurs enfants livrés aux bourreaux qui sauraient bien, en leur appliquant la torture, leur faire renier les nouveaux dogmes. A son grand étonnement, ses paroles produisirent une seconde fois le vide autour de lui, la place devint déserte. L’envoyé du pape, humilié dans sa dignité, plein de dépit et de colère, partit en secouant la poussière de ses pieds et en maudissant la ville en ces termes: «Vertfeuil, que Dieu te dessèche[85]

L’échec subi par saint Bernard ne fit que raffermir Innocent III dans la résolution de continuer la lutte, il ne pouvait tolérer cet état de révolte ouverte contre le Saint-Siège. Cependant il n’en vint pas encore à l’emploi des moyens violents. Il envoya tour à tour, pour combattre les hérétiques par la parole, d’abord les disciples de saint Bernard, les moines de Cîteaux, puis l’évêque d’Osma et le vicaire de sa cathédrale, le sombre et déjà célèbre saint Dominique, enfin un légat, Pierre de Castelnau. Tous ces efforts restèrent impuissants contre l’obstination de gens qui en voulaient plus au clergé qu’à la religion elle-même. Alors les prédicateurs tournèrent leur colère contre les Albigeois et leurs seigneurs, qui toléraient sur leurs terres cette révolution dirigée contre l’Église.

Raymond VI, comte de Toulouse, fut le premier objet de la colère et des menaces du pape. Souverain de la Gaule méridionale, sa puissance était plus grande que celle du roi d’Aragon, son voisin. Il fut accusé de protéger les hérétiques et les Juifs; de recevoir les savants n’appartenant pas au culte catholique, de s’entourer enfin des ennemis de l’Église. En présence du légat Pierre de Castelnau, Raymond VI manqua absolument de vigueur et de résolution. Mal préparé pour la lutte, peut-être n’ignorait-il pas l’infériorité de ses moyens de défense. Ce sentiment devait avoir sur sa conduite une influence funeste dont il ne tarda pas à subir les malheureux effets. Après avoir nié toute participation aux erreurs des Albigeois, il consentit à les poursuivre lui-même dans ses États. Il ne comprit pas que cette soumission, loin d’apaiser ses ennemis, ne les rendrait que plus audacieux. Le pape lui écrivit:

«Si nous pouvions ouvrir ton cœur, nous y trouverions et nous t’y ferions voir les abominations détestables que tu as commises; mais, comme il est plus dur que la pierre, c’est en vain qu’on le frappe avec les paroles du salut, on ne saurait y pénétrer. Homme pestilentiel, quel orgueil s’est emparé de ton cœur, et quelle est ta folie de ne vouloir point de paix avec tes voisins et de braver les lois divines en protégeant les ennemis de la foi! Si tu ne redoutes pas les flammes éternelles, ne dois-tu pas craindre les châtiments temporels que tu as mérités pour tant de crimes?»

Aucun prince ne s’était encore entendu menacer en pareils termes par la cour de Rome. A ces injures, Raymond VI ne répondit que par des paroles de soumission, tant était grande et redoutée à cette époque la puissance de la papauté. Mais l’Église n’entendait pas se déclarer satisfaite par un acte d’humilité de la noblesse et du peuple suivi de l’abjuration de leurs hérésies: ce qu’elle convoitait au moins autant, c’étaient leurs richesses et leurs territoires. La conduite de Pierre de Castelnau fut la preuve évidente de cette arrière-pensée; la douceur, les concessions de Raymond VI, le laissèrent inflexible, et il se retira en lui lançant une dernière excommunication.

Ces actes et la violence de caractère du légat avaient indigné les Provençaux. Le comte de Toulouse, pour éviter des représailles possibles, ne le laissa pas partir comme il le désirait, seul, confiant dans l’inviolabilité du mandat dont il était revêtu: il lui adjoignit une escorte.

Avant de repasser le Rhône, le légat, s’étant arrêté dans une auberge sur le bord du fleuve, s’y prit de querelle avec un des chevaliers qui l’accompagnaient; ce dernier supporta les injures moins patiemment que son seigneur et tua Pierre de Castelnau d’un coup d’épée[86].

Ce meurtre, qui rappelait celui de Thomas Becket, fut le point de départ d’une campagne armée. Innocent III confia la vengeance de son ministre à tous les fidèles. Aux soldats de cette nouvelle croisade, il promit la rémission de tous leurs péchés, ainsi que la dépouille des Provençaux, et il chargea les moines de Cîteaux d’exciter le zèle des chrétiens pour leur faire expier le plus chèrement possible ce qu’il appelait leur crime; tâche rendue plus facile par l’horreur même qu’inspirait aux catholiques l’assassinat attribué à Raymond VI. D’autre part, l’animosité jalouse de ces bandes contre la politesse et la prospérité du Midi, la convoitise des immenses richesses de ces paisibles et laborieuses populations étaient des mobiles décisifs pour les soudards qui composaient l’armée des croisés. Tout en excitant la foi des soldats, le clergé ne négligeait pas de leur assurer que les dangers des expéditions lointaines n’étaient pas à craindre, que cette campagne facile leur procurerait tous les honneurs et profits spirituels auxquels ils n’avaient pas été admis jusque-là, et par surcroît l’occasion de s’enrichir. Le duc de Bourgogne, les comtes de Nevers et d’Auxerre et une foule de chevaliers prirent la croix, suivis par leurs hommes d’armes et leurs vassaux. Si Philippe-Auguste ne prit pas part aux préparatifs de cette guerre, il n’encouragea pas moins les moines de Cîteaux et toute la chevalerie du Nord à combattre Raymond VI, quoique ce dernier fût son vassal, son parent et qu’il eût imploré son appui.