Ses élèves profitèrent de ses conseils. Ils établirent parmi eux une certaine discipline, appliquée à maintenir le rang et les fonctions de chacun, ils cherchèrent et trouvèrent à varier leurs spectacles. Le public prit alors plaisir à les voir et à les entendre. C’est ainsi que ces jongleurs, en représentant des pantomimes, en exécutant des tours de force et d’adresse, en composant des morceaux de musique, des chants d’amour, de guerre et de politique, et enfin en introduisant à la scène les pantomimes parlées dont les sujets appelés mystères étaient tirés des dogmes principaux du christianisme, furent en France les fondateurs de la comédie et les pères des comédiens.

Peu à peu le cercle dramatique s’élargit; chaque province eut ses poètes qui, s’inspirant des chroniques religieuses du pays, composèrent des pièces spéciales.

Les premiers théâtres de ce genre de spectacles furent les églises, et les prêtres, autant qu’ils le purent, retinrent la direction exclusive des mystères et fêtes religieuses. Ils en arrivèrent même, pour conserver ce monopole, à tolérer des représentations absurdes et quelquefois inconvenantes.

Telles furent les fêtes burlesques de l’enterrement, de la déposition de l’Alleluia, la Messe de l’Ane ou des fous, les Offices farcis, les Mystères de sainte Catherine, etc... Le mystère des Vierges sages et des Vierges folles[82] présente un cas assez curieux pour être noté. Il est écrit en trois idiomes différents. Dans cette pièce, Jésus-Christ parle en latin; les vierges sages et les marchands, en français, et les vierges folles, en provençal. On se demande comment un tel poème pouvait être utilement écouté par un public peu lettré, qui devait forcément perdre le bénéfice d’une audition aussi confuse.

Les Mystères vinrent à la mode et furent même adoptés à l’étranger. On cite entre autres l’œuvre de Guillaume Herman, poète anglo-normand, qui vivait au XIIe siècle. Son mystère, qui avait pour titre la Rédemption, eut un certain succès. Etienne de Langtow, évêque de Cantorbéry en 1207, en a aussi laissé un sur le même sujet. Enfin, un mystère sur la Résurrection du Sauveur, écrit en vers anglo-normands et dont le texte remonte au XIIe siècle, marque un progrès notable; on y trouve des indications relativement importantes sur la mise en scène:

«Avant de réciter la Sainte Résurrection, disposons d’abord les lieux et les demeures.—Il y aura le crucifix et puis, après, le tombeau,—il devra y avoir aussi une geôle pour enfermer les prisonniers,—l’enfer sera d’un côté et les maisons de l’autre, puis le ciel et les étoiles. Avant tout, on verra Pilate accompagné de six ou sept chevaliers et de ses vassaux, Caïphe sera de l’autre côté et avec lui la nation juive, puis Joseph d’Arimathie. Au quatrième lieu, on verra don Nicodème, puis les disciples et les trois Maries. Le milieu de la place représentera la Galilée et la ville d’Emmaüs où Jésus reçut l’hospitalité, et, une fois que le silence régnera partout, don Joseph d’Arimathie viendra à Pilate et lui dira, etc., etc[83]

La vogue croissante des mystères amena entre les jongleurs spécialement désignés pour les jouer une association particulière qui prit le titre de Confrères de la Passion. Ce furent les premiers acteurs tragiques. Charles VI les prit sous sa protection et les autorisa à établir leur théâtre à Paris, dans la grande salle de l’hôpital de la Charité[84]. Ils y obtinrent un succès tel que le clergé, dans la crainte de voir déserter les églises, changea et avança l’heure des vêpres. Dans ce local, mieux approprié, on joua très longtemps le Grand Jeu de la Passion, spectacle qui durait plusieurs jours, et d’autres mystères, dont l’un, dit de la Vengeance, représentait le Christ triomphant et vengé à travers les temps; des spectacles préparatoires ou parades, appelés pois-pilés, attiraient également le public en foule. Mais le genre dramatique ne devait pas se borner à ces premiers essais. Dès le XIIIe siècle, on constate l’apparition d’une sorte de comédie appelée jeu, dont Adam de la Halle, dit le bossu d’Arras, a laissé des spécimens curieux; ce sont: li Jus de la Feuillée, li Jus des pèlerins, les Giens de Robin et Marion. D’autres de Jean Bodel nous sont également parvenus.

A côté des Confrères de la Passion, se forma une seconde société, plus complète et aussi plus instruite, composée des Clercs de la Basoche. Elle s’organisa hiérarchiquement. Le chef se para du titre de roi des Basochiens et octroya à ses officiers ceux de maîtres des requêtes, chanceliers, avocats, procureurs, référendaires, secrétaires, huissiers, etc. Il présidait aux études et aux jeux de la jeunesse, il reçut le droit de porter la toque royale, et ses chanceliers la robe de chancelier de France. Les sceaux, sur lesquels étaient gravées ses armes, étaient d’argent, et le blason portait trois écritoires d’or sur champ d’azur timbrées de casques. Cette troupe, aussi gaie que la première était tragique, ne représentait que des pièces burlesques appelées soties, dont les interprètes peuvent passer à bon droit pour les premiers acteurs comiques. Peu après la création de la confrérie bouffonne de la Basoche se formèrent les corporations des Enfants Sans-Souci, de la Mère folle de Dijon, et d’autres associations dramatiques de bourgeois, d’écoliers et d’artisans, qui s’adonnèrent sous différents noms aux divertissements de la poésie, de la musique et du théâtre. Leur concours était demandé pour les fêtes et les réceptions royales, ce qui n’empêchait pas les clercs de la Basoche de s’attaquer, dans leurs satires, aux princes et au clergé; hardiesse qu’ils payèrent, à plusieurs reprises, de la suspension de leurs jeux. Dans leurs folles inventions, ainsi que dans les soties et les moralités, les Enfants Sans-Souci, présidés par le prince des sots, dépensaient en improvisations fugitives beaucoup de talent, d’observation et d’esprit. On pourrait trouver dans ces manifestations scéniques l’idée embryonnaire de notre théâtre satirique, et dans leurs interprètes les précurseurs de nos acteurs comiques.

CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS
DÉCADENCE DE LA LANGUE ROMANE

Ainsi qu’on a pu le remarquer d’après les chapitres précédents, les mœurs du clergé en Provence, c’est-à-dire dans toute la partie méridionale de la France, pouvaient malheureusement être critiquées. L’Église avait perdu sa force et son prestige, et la vénération dont elle avait été honorée jusque-là se changeait en raillerie. Les Troubadours furent les premiers à dénoncer la conduite des moines et des prêtres, qui en furent réduits, lorsqu’ils sortaient, à ramener leurs cheveux sur la tonsure dans la crainte d’être reconnus.