Croisade contre les Albigeois.—Décadence de la langue Romane.
Il y a toujours eu des histrions, des bateleurs, des montreurs d’animaux savants et des comédiens; mais il faut attendre un état social assez avancé pour trouver chez un peuple un théâtre régulier. C’est que le goût des spectacles dramatiques ne se développe largement que lorsque la littérature est arrivée à un degré de perfection qui lui permet d’exposer, dans une langue épurée, les grands faits de l’histoire, les traits héroïques des guerriers, les actions des hommes illustres. La Grèce a été la première nation qui soit entrée dans cette voie. Sa civilisation était assez développée pour que les œuvres de ses grands poètes fussent goûtées de tous les citoyens. Quand Rome fut devenue la capitale du monde, que les sciences et les arts lui eurent porté les plus nobles tributs du génie, ce fut un besoin pour les Romains d’assister à des spectacles dramatiques. Cependant, moins lettrés que les Grecs, les jeux du cirque les attiraient de préférence. La population oisive se ruait aux portes des amphithéâtres et demandait à grands cris du pain et des jeux. Le pain était noir, mais les spectacles étaient les plus splendides de l’Univers.
En France, après l’ignorance qui a signalé les premiers siècles de monarchie, ce furent les Troubadours suivis de leurs jongleurs et d’une nombreuse troupe d’artistes, musiciens, chanteurs, montreurs de bêtes savantes, qui, visitant les cours et les châteaux, donnèrent un avant-goût de notre art dramatique. D’après une légende provençale du XIe siècle sur sainte Foy d’Agen, vierge et martyre, il y avait dès cette époque des jongleurs ambulants, qui allaient de ville en ville chantant des légendes, non seulement en France, mais aussi en Aragon et en Catalogne, où ils avaient pénétré. Il y a même à leur sujet un édit de saint Louis, qui règle le droit de péage pour leur entrée dans Paris. Il était ainsi conçu: «Tout marchand qui entrera dans la ville avec un singe paiera, s’il l’apporte pour le vendre, la somme de quatre deniers; tout bourgeois le passera gratis s’il l’a acheté pour son plaisir, et enfin tout jongleur qui vivra des tours qu’il lui fait faire acquittera l’impôt en le faisant jouer devant le péager.» D’où est venu le proverbe payer en monnaie de singe.
Peu à peu les jongleurs se perfectionnèrent, à ce point que plusieurs d’entre eux passèrent du rôle d’interprètes à celui d’auteurs. Il arrivait alors que, protégés par un puissant seigneur, ils amassaient de véritables fortunes, et parfois même, justifiant leur renommée par un talent réel, ils étaient faits chevaliers et de droit pouvaient prétendre au titre de Troubadours. Il en est quelques-uns parmi eux que l’on peut citer comme exemples.
Gaucelm Faydit, dont les œuvres gracieuses sont pleines de noble galanterie, était le fils d’un bourgeois d’Uzerches, près de Limoges. Après avoir dissipé l’héritage de sa famille, il tomba dans la misère, épousa une fille de mauvaise vie, d’Alais, et fut réduit pour vivre à se faire jongleur. Il courait les fêtes et les villages, composant des chansons que sa femme, Guillelmette Monja, chantait aux applaudissements de la foule qui lui jetait quelques sous. Enfin, après vingt ans de cette vie nomade et misérable, sa renommée grandissant, il acquit le titre de Troubadour et trouva son puissant protecteur dans Richard, comte de Poitou, qui l’appela à sa cour. A l’inverse de beaucoup de ses confrères, qui obtenaient les bonnes grâces des femmes de haut rang, Faydit ne paraît pas avoir réussi dans ses entreprises amoureuses; mais l’échec qu’il éprouva auprès de Marie de Ventadour et de Marguerite, comtesse d’Aubusson, qui se jouèrent de sa folle tendresse, fut largement compensé par les faveurs et les biens dont il fut comblé par Richard, devenu roi d’Angleterre.
Giraud Riquier (de Béziers), célèbre par sa requête au roi Alphonse de Castille, fut le premier à rédiger une sorte de Code des Troubadours et des jongleurs. Il les plaçait par ordre de mérite et sut obtenir de son protecteur, le roi Alphonse, une déclaration conforme à sa demande. Les pastourelles de ce troubadour l’ont placé au premier rang des poètes de son temps, et lui ont mérité du roi de Castille le titre de Docteur en l’art de trouver.
Giraud de Calanson qui se place après ces deux premiers, comme troubadour et jongleur, se distingue de Riquier en ce que, plus pratique que celui-ci, il enseignait à ses élèves et à ses amis qu’il faut avant tout faire de bons vers et capter la faveur du public pour arriver à la fortune et à la renommée. Les titres étaient par lui relégués au second plan, et il pensait qu’ils ne pouvaient d’ailleurs manquer d’échoir à ceux qui avaient du succès.
«Va, dit-il à un jongleur, applique-toi à bien trouver et rimer, sache proposer avec grâce un jeu parti; apprends à faire retentir le tambour et les cymbales; jette et rattrape avec adresse des petites pommes avec des couteaux; imite le chant des oiseaux; fais des tours avec des corbeilles; saute à travers quatre cerceaux; joue de la cithare[77] et de la mandore[78]; pince convenablement de la manicorde[79] et de la guitare[80] si douces à entendre, de la harpe et du psaltérion[81]; garnis la roue (la vielle) de dix-sept cordes... Va, jongleur, aie neuf instruments de dix cordes et, si tu sais en bien jouer, ta fortune sera bientôt faite... apprends comment l’amour court et vole, comment on le reconnaît, nu ou couvert d’un manteau; comment il sait repousser la justice avec des dards aigus et ses deux flèches dont l’une d’or éblouit les yeux et l’autre d’acier fait de si profondes blessures qu’on ne peut en guérir. Apprends de l’amour les privilèges et les remèdes, et sache expliquer les divers degrés par où il passe. Dis bien d’où il part, où il va, ce dont il vit, les cruelles tromperies qu’il exerce et comment il détruit ses serviteurs.
«Quand tu seras bien instruit de toutes ces choses, alors, jongleur, va trouver le jeune roi Aragon, car je ne connais personne qui soit meilleur juge du mérite.»
Outre le talent poétique, qui ne verra, dans ces conseils aux jongleurs, une haute leçon de philosophie? Giraud de Calanson connaît l’âme humaine, il l’a étudiée dans les foules aussi bien que dans les châteaux et les cours princières. La forme extérieure que donnent l’éducation et la condition sociale n’est pour lui qu’un manteau sous lequel se cache la vérité, une pour tous, partout et en tout semblable. La logique, qui se complaît moins dans les hautes régions de la poésie idéale que dans la réalité des faits, nous montre l’homme tel que la nature l’a créé, avec un égoïsme personnel doublé d’un sentiment de vanité dont notre Troubadour sait se servir au mieux de ses intérêts. Il connaît le monde et en joue assez habilement pour en tirer honneurs et profits.