Dans le verre, qui passe à la ronde, chacun boit une gorgée. L’enfant soulève le calignaou par un bout, l’homme par l’autre et ils le portent jusqu’au foyer en répétant devant les assistants les paroles de la libation. Puis on l’allume avec des sarments et on le laisse brûler jusqu’au coucher, moment où on l’éteint, pour le rallumer le lendemain, en ayant soin qu’il se consume entièrement avant le jour de l’an. On célèbre par cette cérémonie le renouvellement de l’année au solstice d’hiver. La flamme que la bûche recèle dans ses flancs représente les premiers feux du soleil qui remonte sur l’horizon. L’enfant est le symbole de l’année qui commence, le vieillard de celle qui va finir. Là où l’usage du Calignaou a disparu, il a été remplacé par la lampe de Caléno ou Calen. C’est un carré de fer-blanc avec un rebord, dont les quatre angles en forme de bec contiennent des mèches. On le suspend par un crochet fixé à une tige en fer et il sert à éclairer la crèche sur le devant de laquelle pousse, dans deux soucoupes, le blé de Sainte-Barbe. Il doit brûler huit jours et ne s’éteindre que la veille du jour de l’an.

Le souper, dans ces pays primitifs, comprend trois services; pour y correspondre, la table est couverte de trois nappes de dimensions différentes. Le premier service se compose de la Raïto, plat de poissons frits auquel on ajoute une sauce au vin et aux câpres, et qui, d’après la tradition, fut apporté de la Grèce par les Phocéens. Des artichauts crus, des cardes, du céleri et différents légumes lui servent d’accessoires. On enlève ensuite la première nappe et l’on sert les Calénos qui consistent en gâteaux, Poumpo taillado ou autres, des fruits secs ou confits, des biscuits, des sucreries, des marrons, etc. On les arrose de vins vieux du pays et d’une espèce de ratafia appelé Saouvo-Chrestian (sauve-chrétien) fait avec de la vieille eau-de-vie dans laquelle ont infusé des grains de raisins. Pour le troisième service, on prend le café et les hommes fument une sorte de pipe appelée Cachinbaù. La gaieté préside à ces agapes; on y chante des noëls et l’on ne se sépare que pour aller à la messe de minuit.

La Messe de Minuit.—Elle diffère par certains détails originaux de celle qui est célébrée dans les villes. C’est ainsi qu’au moment de l’offrande on voit s’avancer de l’autel le corps des bergers précédés du tambourin, de la cornemuse et de tous les instruments rustiques que l’on peut se procurer. Ils portent de grandes corbeilles remplies de fleurs et d’oiseaux. A Maussanne, les femmes qui accompagnent les bergers, ou prieuresses, sont coiffées du Garbalin, sorte de bonnet conique assez haut et garni tout autour de pommes et de petites mandarines. Suit un petit char couvert de verdure, éclairé par des cierges et traîné par une brebis dont la toison éclatante de blancheur est piquée çà et là de pompons de rubans: c’est le véhicule de l’agneau sans tache. Une seconde troupe de bergers et de bergères jouant et chantant des noëls ferme la marche. Après avoir fait don de l’agneau et des corbeilles, le cortège retourne dans le même ordre et la messe s’achève sans autres variantes.

La Noël est essentiellement dans toutes les classes de la société une fête de famille. On se réunit à table le soir en face d’un excellent repas dont la dinde fait le fond. Puis l’on se groupe autour du foyer, où le chef de famille raconte les vertus des ancêtres, et répète devant les enfants les traits capables de leur servir d’exemple ou d’enseignement; ce jour-là, il revêt ainsi que sa femme ses habits de mariage conservés tout exprès. Dans le peuple, le troisième jour de la fête, le dîner se termine par un plat d’Aioli ou de Bourrido, mets traditionnels en Provence. En se retirant, l’on se donne rendez-vous pour l’année suivante.

LES JEUX

Outre les fêtes que nous venons de décrire et qui sont assez généralement célébrées dans toute la Provence, il existe d’autres réjouissances particulières à diverses communes: ce sont les Trains ou Roumevages[14].

La fête d’une commune est le plus souvent une fête patronale, qui provoque l’affluence des fidèles des environs. A part les cérémonies religieuses, qui sont les mêmes qu’ailleurs, la population et les étrangers se livrent à des jeux qui, nés et pratiqués en Provence depuis un temps immémorial, portent l’empreinte indiscutable de leur origine, quoiqu’on ait pu les imiter et les conserver dans d’autres pays.

Les instruments de musique primitifs y sont restés obligatoires, malgré les progrès de la lutherie. Ce sont: le tambour ou Bachias, mot qui paraît dériver de Bassaren, surnom appliqué à Bacchus, pour les fêtes duquel on faisait beaucoup de bruit avec un énorme tambour; le tambourin, plus long et sur lequel on ne joue qu’avec une seule baguette; le galoubet ou petit fifre, sur lequel on joue des airs vifs et gais, autrefois employé surtout le matin pour saluer l’aurore, d’où son nom, galoubet ou gai réveil, gaie aubade; les Timbalons ou petites timbales en cuivre attachées à la ceinture, et que les musiciens frappent avec des baguettes; les cymbalettes les accompagnent ordinairement: ce sont de petits cylindres en acier dont l’usage remonte aux Grecs.

Les Joies forment la partie essentielle du Roumevage. On appelle ainsi une perche dont l’extrémité est munie d’un cercle qui sert à suspendre les prix destinés aux vainqueurs des différents jeux, prix consistant en plats d’étain, montres en argent, écharpes de soie, rubans, etc...

La Targo, ou joute sur mer, est un des jeux les plus intéressants de la catégorie dont nous nous occupons. Les ports où elle acquiert le plus d’importance sont Marseille et Toulon. Les bateaux employés sont des bateaux de pêche ou des canots de navires de guerre, armés de huit rameurs, d’un patron et d’un brigadier. Ils sont divisés en deux flottilles, peints en blanc avec bande de la couleur adoptée par chaque flottille. Cette couleur se retrouve dans les rubans que portent les rameurs, qui sont aussi en blanc, la tête coiffée de chapeaux de paille. A l’arrière des bateaux qui doivent concourir pour la joute se trouvent des sortes d’échelles appelées Tintainos[15] qui font une saillie d’environ trois mètres. A l’extrémité, une planche très légère soutient le jouteur, debout, tenant de la main gauche un bouclier en bois, de la droite une lance terminée par une plaque. Au signal donné par les juges, deux barques se détachent du groupe des concurrents. Les patrons naviguent de façon à éviter un abordage, mais en se rapprochant assez pour que les jouteurs puissent se porter un coup de lance; le plus faible est précipité dans la mer et regagne à la nage le bateau le plus voisin. La lutte continue, et, si le même champion a raison de trois de ses adversaires, il est proclamé Fraïre. Tous les fraïres joutent entre eux et celui qui reste le dernier debout est proclamé vainqueur. On le couronne, on lui donne le prix de la targue et on le promène en triomphe dans toute la ville. Pendant la joute, la musique des galoubets et tambourins exécute les airs les plus variés, entre autres la Bédocho et l’Aoubado. Le port offre un spectacle ravissant, les navires arborent le grand pavois; des chattes[16] bien alignées forment un avant-quai et supportent des tribunes destinées aux autorités de la ville, aux invités et à la musique. Ce jeu[17] constitue un spectacle assez imposant, dans tous les cas intéressant et curieux. Il semble, dans l’antiquité, avoir remplacé, à Marseille, les exercices des arènes, que ne possédait pas cette ville.