Les paysans de la banlieue ou du Terradou, comme l’on dit en provençal, y apportent leurs plus beaux produits. A peine a-t-on fait quelques pas que des émanations singulièrement piquantes s’échappent d’un amoncellement d’aulx, promesse, pour les amateurs d’aioli, d’un festin savoureux que n’aurait pas dédaigné Homère. Les plantes et les fleurs, sauge, romarin, verveine, menthe, lavande, mêlent leur parfum et leur couleur aux roses, jasmins, cassies, géraniums, pétunias, chrysanthèmes et à toute la gamme florale si riche de la Provence, pour arriver aux arbustes, câpriers, ifs, pistachiers, orangers, citronniers, lentisques, palmiers, syringas, arbousiers, néfliers, azeroliers, jujubiers: le tout soigneusement étiqueté et aligné, dans l’arrangement le plus propice à tenter l’acheteur. Dès la première heure la foule s’empresse, et chacun fait ses provisions pour l’année. La coutume veut aussi que les plantes aromatiques soient cueillies sur la montagne de la Sainte-Baume, lorsque les premiers rayons du soleil viennent frapper le Saint-Pilon. D’après la légende, les herbes et les plantes acquièrent à ce moment des vertus qu’elles n’ont pas si on les cueille avant ou après; voilà pourquoi les marchandes n’oublient jamais de vous dire, en vous offrant de la sauge, de la lavande ou du romarin: «C’est de l’aurore.»

Les Morts.—Le soir de la Toussaint, on se réunit en famille et l’on prend en commun le repas dit des Armettos[12]. Les châtaignes et le vin cuit sont de rigueur. Ce repas est donné en commémoration des parents décédés, dont on raconte la vie aux enfants; on le termine par une prière pour le repos de leur âme.

La Noël.—De toutes les fêtes religieuses célébrées en Provence, la Noël est certainement la plus importante, la plus populaire, la plus généralement observée par les riches comme par les pauvres. Elle se divise en quatre parties: la Crèche, les Calenos, la Messe de minuit et le Jour de Noël. La crèche a la même origine que les mystères; ce sont les Pères de l’Oratoire qui, les premiers à Marseille, en donnèrent le spectacle. De nos jours, la semaine qui précède la Noël, il s’établit sur le Cours une foire où l’on vend des crèches toutes préparées. On y trouve également les Santons[13] et les accessoires pour ceux qui veulent les composer eux-mêmes. Ces santons représentent saint Joseph, la sainte Vierge, le petit Jésus, le bœuf, l’âne, les rois maures et, en général, tous les personnages et les animaux qui se trouvaient à Bethléem à la naissance du Christ. Le soir, les familles s’assemblent et, à la lueur des cierges, chantent les noëls de Saboly.

Les Calénos, altération du mot Calendes, consistent en cadeaux que l’on échange à cette époque. Ce sont des fruits, des poissons et surtout un certain gâteau au sucre et à l’huile que l’on appelle Poumpo taillado. Les boulangers et les confiseurs ont conservé l’usage d’en envoyer à leurs clients. La veille de la Noël, au soir, les familles se réunissent dans un banquet, et rivalisent d’efforts pour lui donner plus d’éclat. On voit même de pauvres gens qui n’hésitent pas à porter un gage au mont-de-piété, afin d’en pouvoir faire les frais. A Marseille, il est désigné sous le nom de Gros soupé; mais, pour retrouver vraiment les anciens usages, il faut aller dans les communes rurales. Là, le père de famille conduit par la main le plus jeune des enfants jusqu’à la porte de la maison où se trouve une grosse bûche d’olivier, tout enrubannée, qu’on appelle Calignaou ou Bûche de caléno. L’enfant, muni d’un verre de vin, fait trois libations sur la bûche en prononçant les paroles suivantes:

Alégre, Diou nous alègre.

Cachofué ven, tout ben ven.

Diou nous fagué la graci de veire l’an qué ven.

Se sian pas mai, siguen pas men.

Ce qui se traduit ainsi:

Soyons joyeux, Dieu nous rende joyeux. Feu caché vient, tout bien vient. Dieu nous fasse la grâce de voir l’an qui vient; si nous ne sommes pas plus, ne soyons pas moins.