Le voyage de Racine dans le Midi de la France nous permet de connaître le jugement du grand poète français sur le dialecte de Valence. Sa septième lettre, datée de 1661, relate les petits ennuis qu’il eut à subir dans ce pays dont le langage qu’il ne connaissait pas encore, lui paraissait composé d’Espagnol et d’Italien:

J’avais commencé dès Lyon à ne plus guère entendre le langage du pays, et à n’être plus intelligible moi-même. Ce malheur s’accrut à Valence et Dieu voulut qu’ayant demandé à une servante un pot de chambre elle mît un réchaud sous mon lit. Vous pouvez vous imaginer les suites de cette maudite aventure, et ce qui peut arriver à un homme endormi qui se sert d’un réchaud dans ses nécessités de nuit. Mais c’est encore bien pis dans ce pays. Je vous jure que j’ai autant besoin d’un interprète qu’un Moscovite en aurait besoin dans Paris. Néanmoins, je commence à m’apercevoir que c’est un langage mêlé d’Espagnol et d’Italien, et, comme j’entends assez bien ces deux langues, j’y ai quelquefois recours pour entendre les autres et pour me faire entendre. Mais il arrive souvent que je perds toutes mes mesures, comme il arriva hier, qu’ayant besoin de petits clous à broquette pour ajuster ma chambre, j’envoyai le valet de mon oncle en ville, et lui dis de m’acheter deux ou trois cents de broquettes; il m’apporta incontinent trois boîtes d’allumettes; jugez s’il y a sujet d’enrager en de semblables malentendus. Cela irait à l’infini, si je voulais dire tous les inconvénients qui arrivent aux nouveaux venus en ce pays comme moi, etc., etc.

Mentionnons parmi les bibliographes et littérateurs contemporains qui se sont occupés du Dauphiné: Ollivier (Jules): De l’Origine et de la Formation des dialectes vulgaires du Dauphiné (Valence, Borel); 1838, l’abbé Bourdillon: Des Productions diverses en patois du Dauphiné et des Recherches sur les divers patois de cette province et sur leurs différentes origines. Ce dernier ouvrage traite de l’origine des patois, de leurs rapports avec la langue littéraire, de leur valeur respective et de l’intérêt qui s’attache à leur conservation. Pierquin de Gembloux est l’auteur de l’Histoire des patois et d’une étude intitulée: Des Traces laissées par le Phénicien, le Grec et l’Arabe dans les dialectes vulgaires du Dauphiné. On peut ajouter à cette liste déjà longue A. Boissier, Clairefond, Lafosse, l’abbé Moutier, Rolland, de Ladoucette, Allemand, Lesbros, etc., etc.

La Guyenne et la Gascogne comprenaient: la première, le Périgord, le Quercy, l’Agenais, le Rouergue et une partie du Bordelais et du Bazadais; la seconde, les Landes, l’Armagnac, le pays Basque, le Bigorre, Comminges et Couserons. De la comparaison des idiomes de ces divers pays, on peut conclure, d’une façon générale, qu’ils se rapprochent de l’ancienne langue romane du XIIe et du XIIIe siècle. On y retrouve l’harmonie, la correction et une certaine grâce, dont les œuvres des Troubadours de cette époque portent l’empreinte. Il faut en excepter le Basque, que les uns prétendent descendre du Carthaginois, les autres des anciens Cantabres. Le dialecte de Montauban, quoiqu’il indique, par certaines terminaisons de mots, une parenté, très éloignée d’ailleurs, avec le Basque, trahit déjà par son harmonie l’influence du Midi.

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Nîmes: la Maison carrée.

Le moyen âge a été, pour la Guyenne et la Gascogne, l’époque la plus riche en productions poétiques. Parmi les nombreux Troubadours auxquels elles sont dues, nous citerons les plus illustres: Bertrand de Born, vicomte de Hauteford, en Périgord; Geoffroy Rudel; Arnaud de Marveil; Guillaume de Durfort; Heudes de Prades, chanoine de Maguelone, dont le nom rappelle le souvenir de poésies plus que galantes; Elyas de Barjols, favori d’Alphonse II; Elyas Cairels, qui abandonna la lime et le burin pour se livrer, non sans succès, à la poésie; Hugues Brunel, de Rodez, qui fit l’admiration des Cours des comtes de Toulouse, de Rodez et d’Auvergne; Giraud de Calençon, l’habile jongleur; Folquet de Lunel, qui terminait son roman sur la vie mondaine par cette phrase: «L’an 1284 a été fait ce roman, à Lunel, par moi Folquet, âgé de quarante ans, et qui, depuis quarante ans, offense Dieu»; Guillaume de Latour, qui devint fou par amour; Bertrand de Paris, surnommé Cercamons, parce qu’il errait constamment; Arnaud Daniel, etc.

Vers la fin du XVIIIe siècle, Pierre Bernadau, avocat-citoyen du département de la Gironde, traduisit en dialecte bordelais les Droits de l’homme. Il envoya ensuite son travail au député Grégoire, qui l’avait prié de lui donner des notes sur les mœurs, les coutumes, les usages et la langue du Bordelais et des pays limitrophes. Personne n’ignore que Grégoire, Barrère, de Fourcroy et d’Andrieux, ayant formé le projet d’anéantir les idiomes provinciaux, se livrèrent à une enquête, et s’adressèrent aux hommes les plus capables de leur fournir les renseignements qu’ils désiraient avoir, avant de déposer leur projet de loi. La traduction des Droits de l’homme, que nous empruntons à Bernadau, est un fidèle miroir du langage du Bordelais sous la Convention nationale.

Bordeaux, le 10 septembre,
L’an second de la Révolution de France (1790).