LE COSTUME

L’histoire du costume pourrait tenir dans cet ouvrage une place importante, si l’on remontait à la fondation de Marseille, en passant par la domination romaine, puis française, et enfin par le gouvernement des comtes. Nous nous bornerons à mentionner le costume tel qu’il existait avant la Révolution sur tout le territoire provençal, tel que quelques rares communes rurales l’ont conservé. Dans les villes, il a dû faire place à la mode générale et céder le pas aux vêtements confectionnés que Paris ne se lasse pas d’expédier aux départements. Les effets de la centralisation sont, dans ce cas encore, loin d’être heureux et cette manie de prendre en toute circonstance le mot d’ordre à Paris a fait perdre à nos provinciaux leurs habillements si pittoresques, si bien appropriés à leurs mœurs et à leurs usages. Nous vivons sous le régime du convenu; ceux qui ne s’y conforment pas courent le danger redouté de passer pour ridicules.

Quant à nous, nous préférerions voir les ouvriers des ports avec leur ancien costume du dimanche si ample et si dégagé: large pantalon de coutil, ceinture de couleur, veste ronde, cravate de soie nouée à la matelote, chemise blanche à col rabattu, chapeau rond et souliers en peau blanche. Nous préférerions, disions-nous, ce vêtement au travestissement actuel qui nous les montre serrés dans une jaquette qu’ils ne savent pas porter, gauchement affublés d’un gilet noir, d’un pantalon trop étroit, de bottines à boutons, d’un chapeau haut de forme, maladroitement renversé en arrière ou penché sur l’oreille comme la tour de Pise. Tout cela n’est pas gracieux, mais c’est la mode et chacun d’y sacrifier. Le seul costume ancien qui ait subsisté à Marseille est celui des prud’hommes. Sauf une légère modification, qui a consisté à substituer la culotte aux Grégaillos et l’habit au pourpoint, cette corporation a conservé les guêtres, la petite cape appelée Traversière, le chapeau à plumes noires relevé par devant à la mode catalane. D’ailleurs, elle n’est de mise, cette parure devenue étrange, que dans des cérémonies de plus en plus rares.

Les réflexions que nous venons de faire peuvent s’appliquer aussi aux femmes du peuple; mais, plus coquettes et plus gracieuses, elles savent mieux se parer et ont eu le goût de ne pas abandonner la chaussure spéciale qui fait valoir la petitesse de leurs pieds. Leurs yeux de flamme et la blancheur éclatante de leurs dents, qu’elles ont petites et bien rangées, leur font pardonner l’adoption de certaines modes, mal appropriées à leurs corps souples et vigoureux. C’est en remontant par Saint-Chamas, Istres, Pélissane, Salon, etc., que l’on retrouve leur ancien costume, qui se rapproche beaucoup de celui des Arlésiennes. Elles portent, l’hiver, la robe de drap brun, et, l’été, la robe d’indienne. La jupe est toujours courte, le bas en filoselle et les souliers attachés autour de la jambe avec des rubans.

Costume d’Arlésienne. [↔]

Les pièces principales de leur ajustement, agréable à l’œil et bien choisi pour faire valoir leur beauté, sont un corsage de soie noire ouvert sur le devant, une collerette de mousseline plissée fixée autour de la chemise et rabattue sur le corsage, un foulard de l’Inde de couleur claire, un bonnet de mousseline serré autour de la tête par un ruban très large dont les bouts relevés sur le devant forment une sorte d’aigrette. Mais le costume des Arlésiennes lui-même, sur lequel celui-ci semble calqué, a subi bien des transformations, et ne rappelle que de loin ce qu’il fut au temps de l’occupation romaine, sous Constantin. La robe aujourd’hui est de la même étoffe que le droulet ou pelisse, et cachée partiellement par un tablier de soie qui monte jusqu’à la gorge. Le pluchon a été remplacé par une pointe de mousseline en couleur, nouée sous le menton. La coiffure est surtout remarquable; sur les cheveux lissés en bandeaux est posé un petit bonnet terminé en pointe et entouré d’un large ruban de soie ou de velours fixé par une épingle de prix. Le corsage, ouvert sur le devant, est garni d’une sorte de guimpe de mousseline, ouverte, appelée Chapelle. La jupe ne descend que jusqu’à la cheville, laissant voir le pied chaussé d’un soulier découvert, à boucle d’acier, en peau vernie. Ce costume, très seyant, existe encore à Saint-Remi, à Tarascon, à Château-Renard et dans quelques autres communes, avec de légères variantes. Il nous revient sur son antiquité une anecdote historique qui pourra donner une idée de l’importance qu’y attachaient les habitants de la ville d’Arles.

C’était au temps où la Bourgogne transjurane, réunie à la Bourgogne cisjurane, formait le royaume d’Arles.

Ce royaume avait une certaine importance, n’en déplaise aux sceptiques et railleurs d’aujourd’hui, car il comprenait la Provence, le Dauphiné, la Savoie, le Bugey, la Bresse, le Lyonnais, le Velay, le pays de Vaud, les cantons de Berne, Soleure, Fribourg, Bâle, la Franche-Comté et le Mâconnais. Les arrêts prononcés par le roi avaient force de loi et devaient être exécutés dans toute l’étendue de ces régions sous peine d’amende et même de mort.

Le fait suivant, que nous empruntons aux Chroniques de la Cour du roi d’Arles[24], non seulement prouve l’ancienneté du costume des Arlésiennes, mais en indique d’une façon exacte les divers détails, avec défense d’y rien changer dans le territoire dépendant de la capitale.