Un peu avant la Révolution de 1848, des dithyrambes enflammés sur le prolétariat valurent à Peyrotte une certaine popularité. Dans leis Léproux, la Filla de la mountagna et autres pièces patoises del Taralié[30], comme il «aimait à se nommer», on trouve un mouvement vraiment poétique.

Le buste élevé à Peyrotte dans sa ville natale, pour honorer sa mémoire, est un hommage mérité que la génération actuelle a cru devoir rendre au poète ouvrier.

C’était également un ouvrier que Mathieu Lacroix, à qui l’on doit ce poème touchant et sincère: Paouro Martino, dont Casimir Bousquet, de Marseille, a donné une traduction. C’est à un de ses compatriotes, aujourd’hui doyen du Félibrige de Paris, M. Gourdoux, que le maçon de la Grand’Combe en confia le manuscrit, après avoir été durement chassé par l’administrateur de cette compagnie, qui lui retirait ainsi son gagne-pain, sous le prétexte invraisemblable qu’un maçon ne doit pas être poète.

Le marquis de La Fare-Alais, dans son recueil los Castagnados, se montre tour à tour observateur et conteur fidèle des mœurs et usages du peuple. Sa poésie est chaude, colorée; l’expression est juste. Sa verve, comique, n’est jamais grossière; le gentilhomme se devine au choix délicat des images et des mots. Quels échantillons donner de ce talent supérieur qui rend le choix embarrassant? Nous prenons au hasard: la Fieiro de San-Bartoumieù (la Foire de Saint-Barthélemy) et Scarpon, deux éclats de rire. Dans la Festo dos Morts (la Fête des Morts), le poète montre la souplesse de son esprit qui se prête aussi bien aux scènes comiques qu’aux tableaux mélancoliques et tristes. Le Gripé et la Rouméquo font voyager notre imagination dans le monde fantastique et légendaire. En somme, cet auteur a su prendre rang parmi les poètes cévenols dont la réputation est la meilleure et en même temps la plus durable, car il a écrit pour tous les temps, et peut être lu par tout le monde.

Dans lou Gangui et les Amours de Vénus ou le Paysan au théâtre, Fortuné Chailan atteint au plus haut comique avec naturel et abandon.

La période de 1830 à 1848 est remplie par les noms de L. Isnardon (Pouésios prouvençalos), de Raymonenq (lou Procurour enganat), de Désanat (lou Troubadour natiounaou), de Pélabon (lou Groulié bel esprit), de Bénoni, Mathieu, Gastinel, Garcin, Gautier et tant d’autres dont l’énumération serait trop longue, qui, tous, ont su attirer et retenir l’attention de leurs lecteurs, à des titres différents.

Avec Bellot, Bénédit et surtout Roumanille, nous atteignons la période littéraire du provençal qui précéda l’apparition du Félibrige.

Pierre Bellot fut un des représentants les plus autorisés de l’esprit vif et de la verve de la vieille Provence. Enfant de Marseille, il imprima à ses œuvres le cachet essentiellement marseillais du vieux quartier des Accoules, où il était né. Et cela s’explique d’autant plus facilement que, n’ayant jamais quitté son pays, il a pu, mieux qu’un autre, conserver intactes les traditions du passé et la couleur de notre belle langue. Marchand, il ne voyait le monde que du fond de sa boutique de la rue des Feuillants, et ne se trouvait en contact, sous les pins de sa bastide, la Belloto, qu’avec des gens dont la pensée n’avait d’autre moyen d’expression que l’idiome local. On peut dire de lui qu’il était du peuple par le cœur et de la petite bourgeoisie par les habitudes. C’est ainsi que, sans sortir de sa personnalité modeste, il a pu être un bon poète provençal dont le naturel et la simplicité sont les principales qualités et font le charme dominant. Ces qualités, on les retrouve effectivement dans toutes les poésies de Bellot. On y voit les pins des bastides dans le doux frémissement de la brise du soir, les tartanes aux blanches voiles se mirant dans les eaux bleues de la Méditerranée; on y entend zonzonner les cigales, on y passe avec lui le dimanche dans les cabanons d’Endoume, au milieu des fortes senteurs de l’aioli et des vapeurs embaumées de la bouillabaisse. Sa muse est bien notre Marseillaise, la San Janenque, aux grands yeux noirs, au rire éclatant, à la bouche mutine, laissant voir entre des lèvres de corail des dents éclatantes de blancheur; la taille souple et ronde, les jupons courts, elle ne joue pas la grande dame, elle est bonne fille et, pour être belle, elle n’a qu’à rester elle-même.

L’œuvre de Bellot forme quatre volumes, dont je n’entreprendrai pas l’analyse. Je me bornerai à citer parmi les morceaux les plus remarquables: lou Poète cassaire, qui est bien la meilleure photographie qui ait jamais été faite du chasseur marseillais, et l’Ermito de la Madeleno, où le poète se double d’un observateur aussi intéressant que spirituel. Au théâtre, il a donné Mousu canulo vo lou fiou ingrat. Enfin, il a montré un véritable talent dans l’épître et le conte. Voici un extrait de l’épître qu’il adressa à Charles Nodier, l’un des premiers qui ait rendu justice aux beautés de la langue provençale:

O tu qu’as illustra nouestro bello patrio