[38] Traduction française, d’après le texte provençal (Jourdanne, Histoire du Félibrige; Avignon, Roumanille).
V
LES CIGALIERS ET LES FÉLIBRES DE PARIS
Les Provençaux à Paris après 1870.—Leur groupement.—Création de la première société méridionale.—La Cigale.—Le mouvement littéraire félibréen et la fondation du félibrige de Paris.—Son programme.—Ses statuts.
Le mouvement félibréen se propageait avec trop de rapidité dans le Midi pour n’avoir pas bientôt sa répercussion à Paris. Après 1871, les Méridionaux, dont l’émigration vers la capitale avait été restreinte jusque-là à de moindres proportions que celles des autres provinciaux, ne purent résister à l’impulsion générale qui, à partir de cette époque, y fit affluer non seulement les étrangers, mais aussi les habitants des départements les plus éloignés. Bientôt leur nombre fut assez considérable, et, parmi ceux qui s’y établirent, on remarqua surtout des littérateurs, des hommes politiques, des peintres, des sculpteurs et autres artistes qui venaient y chercher la consécration de leurs talents respectifs. Emportés dans le mouvement sans cesse croissant de la vie parisienne, perdus dans la foule affairée et haletante, les Méridionaux, sans cesser d’apprécier les mérites de leur nouvelle résidence, n’avaient pas oublié le clocher natal, et le pieux souvenir de la petite patrie était demeuré intact dans leur cœur. De là leur désir de se connaître, de se rapprocher, afin de retrouver dans cette union comme un reflet de la Provence. Le moment le plus favorable pour grouper toutes les intelligences qui représentaient avec le plus d’autorité la langue, les mœurs et les usages du Midi parut donc être arrivé, et ce fut Maurice Faure, inconnu alors, célèbre aujourd’hui, qui devint le promoteur du projet. Partageant ses idées et son enthousiasme, le peintre Eugène Baudouin, qui avait emporté sur sa palette les tons chauds et colorés des fleurs et du ciel de son pays, et Xavier de Ricard, gentilhomme de lettres, s’étaient joints à l’inspirateur de cette fraternelle et patriotique pensée. Ardents, infatigables, jeunes tous trois, pleins de confiance dans l’avenir, ils virent bientôt accourir autour d’eux les membres les plus distingués de la colonie provençale. On y remarquait Amédée Pichot, le poète Méry, Adolphe Dumas, qui valut à Mistral l’admiration et l’amitié de Lamartine, Moquin-Tandon et bien d’autres. Amédée Pichot possédait à un si haut degré le culte de la littérature méridionale qu’il fit construire, entre Bellevue et Sèvres, une villa qui était un véritable temple élevé en l’honneur de la muse provençale. Il le fit orner de décorations céramiques dont l’exécution fut confiée à Balze. Elles représentaient des scènes du Midi, qu’il ne voulut laisser à personne le soin de caractériser par des proverbes et des vers provençaux. Tout près de là, avenue Mélanie, J.-B. Dumas (d’Alais) fit également acte de félibre en prenant pour devise: Ai fa moun mas; au-dessus de la porte de la charmante villa qu’il habita jusqu’à sa mort, on peut lire encore aujourd’hui: Mas J.-B. Dumas. Plus tard, le Félibrige de Paris, dont nous parlerons bientôt, confia au sculpteur Truphème l’érection, à Meudon, du buste de Rabelais, en souvenir de son séjour dans le Midi et des provençalismes dont il sema son œuvre entière.
Arles: Ruines du théâtre romain. [↔]
Ce fut ainsi que, d’étape en étape, les Méridionaux de Paris fondèrent une association qui eut nom la Cigale, d’après l’emblème des troubadours. Après avoir choisi Henri de Bornier comme président, ils résolurent de se réunir dans un banquet mensuel, dont le premier eut lieu en 1875, au Palais-Royal, chez Corraza. Dans son excellent discours, l’auteur déjà célèbre de la Fille de Roland donna à l’événement du jour une interprétation qu’il estimait exacte, en l’élevant à la hauteur des besoins auxquels il répondait, aussi bien au point de vue de l’art qu’à celui du groupement des intérêts et des individualités les plus marquantes du Midi. Les premiers Cigaliers s’étaient-ils réellement tracé un programme si complet, avaient-ils visé un but si élevé? Évidemment non. Ils ne pouvaient espérer de cette manifestation que la réalisation d’une partie de leurs aspirations. Dans leur esprit, la part qui devait être faite à la rénovation de la langue provençale avait été quelque peu négligée. Il semble, d’ailleurs, qu’une société composée surtout d’artistes, où les hommes de lettres et les poètes ne figuraient qu’en infime minorité, fût peu qualifiée pour s’occuper utilement de littérature, de philologie et de linguistique. Mais la situation ne tarda pas à se modifier. La magnifique fête que les Cigaliers offrirent aux Félibres de Provence à l’Hôtel-Continental, au lendemain de leur réception dans le Midi, et à l’occasion de l’Exposition de 1878, fut le point de départ d’une nouvelle organisation. A ce banquet, présidé par Henri de Bornier, qui, dans une magnifique pièce de vers, salua en Aubanel, en Roumanille et en Félix Gras[39] les représentants les plus illustres du Félibrige, M. Bardoux, ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, ne craignit pas de donner aux sociétés méridionales une consécration officielle. En une improvisation chaude et brillante, il vanta l’enthousiasme artistique et littéraire dont elles étaient nées, sans s’arrêter aux polémiques quelquefois injurieuses, toujours injustes, auxquelles elles avaient donné lieu. C’est à la suite de cette solennité que Maurice Faure, profitant très habilement de ce moment d’accalmie, encouragé par les Félibres du Midi qui s’étaient ralliés à ses idées, projeta la création d’une seconde société méridionale à Paris.
Avec une foi d’apôtre et une opiniâtreté qui puisait sa force dans son ardent amour de sa chère Provence, de sa langue si harmonieuse et si riche, de ses mœurs et de ses usages locaux, Maurice Faure poussa son entreprise. La Cigale aurait une sœur qui, tout en conservant l’élément artistique qui y dominait, ferait aux travaux de philologie provençale et de littérature une part plus large.
Après s’être adjoint A. Duc (dit Ducquercy), Baptiste Bonnet, le baron de Tourtoulon et le marquis de Villeneuve-Esclapon, Maurice Faure proposa à ses nouveaux collaborateurs de se réunir chaque semaine au restaurant Martin, rue Dauphine[40]. Martin était un cuisinier marseillais qui avait su s’attirer la clientèle de ses compatriotes en leur offrant les mets de leur pays. On y mangeait la bouillabaisse, l’aioli, la brandade de morue, la soupo aù fiéla, la bourrido, les paquets de La Pomme et autres plats locaux, arrosés des vins exquis de Châteauneuf, de la Nerthe, de Lamalgue, de Cassis, de l’Ermitage et du Saint-Pérey mousseux, tout comme sur La Cannebière. Son enseigne était un modèle du genre; libellée en provençal, elle empruntait au Journal de Mistral son épigraphe:
«Naoutre li boun prouvençau