Aù suffragi universaù
Vautaren per l’ôli
E faren l’aïoli[41].»
S’il est vrai, comme il a été dit, qu’une bonne table n’a pas toujours été étrangère au succès d’une bonne cause, les Félibres de Paris doivent avouer que le restaurateur Martin a su, par sa cuisine exquise, amener à leur société un courant sympathique et bien des adhérents qui auraient pu l’ignorer s’ils n’avaient été séduits par les vapeurs embaumées qui s’échappaient de ses casseroles. Le Midi lui doit d’avoir été, dans la capitale, le propagateur le plus habile de sa cuisine, aujourd’hui généralement répandue et pour ainsi dire classique dans certains établissements parisiens.
Dans un de ces banquets où régnait la plus franche gaîté et qui était comme le rendez-vous des Provençaux, Maurice Faure forma le noyau embryonnaire du futur Félibrige parisien. Il s’était proposé de faire naître la nouvelle Société d’une manifestation félibréenne. Il fut donc convenu que l’on fêterait la Sainte-Estelle, patronne du Félibrige, en 1879, à Sceaux, en commémoration de la visite des Félibres en 1878, et aussi comme un rappel de la fête qui leur avait été offerte à cette occasion à l’Hôtel-Continental.
On s’est souvent demandé pourquoi les Félibres avaient choisi Sceaux plutôt que tout autre village des environs de Paris. C’est que Sceaux évoquait le souvenir de Florian, dont les Cigaliers, quoique indifférents au mouvement félibréen, pouvaient cependant honorer la mémoire et comme Cévenol et comme fabuliste français. Ce souvenir formait, entre Cigaliers et Félibres, la base d’une entente qui leur permettait de se réunir amicalement dans les mêmes agapes fraternelles, d’y glorifier le Midi en commun, sans changer leurs programmes respectifs, sans nuire au développement de leurs aspirations légitimes. Fêter Florian à Sceaux, c’était pour chacun se placer sur un terrain neutre. Si les Cigaliers préféraient s’exprimer en français pour honorer la mémoire du fabuliste, les Félibres, en employant le provençal, rendaient également hommage à l’auteur de la romance d’Estelle et Némorin:
Ai! savés din voste vilage
Un jouine e tendre pastourel!
A ces raisons, un attrait s’ajoutait encore et militait en faveur de ce site charmant. Une Société littéraire n’était ni déplacée ni étrangère sous les ombrages de cette ville de Sceaux qui, sous Louis XIV, était comme une petite Athènes, avec ses poètes, ses savants, ses philosophes. Si, par un retour sur le passé, nous faisons revivre dans notre imagination ce qu’en 1714 on appelait les Nuits de Sceaux, nous assistons à ces fêtes magnifiques données par la petite cour de la duchesse du Maine et qui brillèrent d’un éclat assez vif pour que l’histoire n’ait pas dédaigné de les enregistrer.
Il ne pouvait en être autrement quand Malézieu, l’abbé Genest, le marquis de Saint-Aulaire (que la duchesse appelait son Apollon et son berger), le duc de Bourgogne, le maréchal de Polignac, de Vaubrun, Destouches, Mme de Staal-Delaunay et tant d’autres y dépensaient leur esprit et leur talent sans compter. Fontenelle lui-même y fréquenta longtemps et Voltaire y composa Zadig. Enfin, au point de vue provençal, Sceaux se trouvait rattaché au Félibrige par le souvenir qu’y laissa Mouret (d’Avignon), comme surintendant de la musique de la duchesse. Ce fut sous ces arbres centenaires, dans les bosquets touffus où la rose et le jasmin l’enivraient de leurs parfums en lui rappelant sa terre natale, qu’il composa la musique des fameuses Nuits de Sceaux, dont les accords mélodieux firent retentir les échos de cette demeure princière. Mais il s’affirma surtout Méridional ardent et Félibre avant le Félibrige lorsque, l’esprit plein des souvenirs de sa jeunesse, il composa la Provençale, poème charmant qui eut l’honneur d’être représenté à l’Opéra, où notre langue fit sa première apparition, accompagnée par des galoubets et des tambourins. Quel village de la banlieue de Paris aurait aux yeux des intéressés réuni tant de titres? C’est à bon droit que les Méridionaux en ont fait le rendez-vous annuel de leur fête patronale, la Sainte-Estelle.