La Falandoulo est assurément la plus ancienne de toutes, et la plus caractéristique du peuple qui l’a conservée. Le nom lui-même est absolument grec et le sens qui lui est donné exprime bien cette phalange ou troupe d’individus liés les uns aux autres en une chaîne indissoluble.
Apportée par les Phocéens à Marseille, elle s’est répandue, non seulement dans toute la Provence, mais encore sur toutes les côtes où les Marseillais avaient fondé des établissements et jusqu’en Catalogne. Elle est aussi en usage dans les îles de l’Archipel. Expression la plus vive de la gaieté provençale, elle s’exécute aux sons du tambourin et du galoubet, qui sont aussi des instruments grecs. Elle est formée spontanément par toutes les personnes présentes, de tout âge et des deux sexes, sur les places publiques, à l’occasion d’une réjouissance ou d’une fête. Le conducteur, placé en tête, entraîne la chaîne en lui faisant faire beaucoup de détours. Il lui arrive ainsi d’en rejoindre la queue; il défile alors, avec toute la bande, sous les bras levés des derniers danseurs. Son habileté se manifeste par sa course sans arrêt, ses retours brusques, son passage dans des endroits difficiles, où il cherche à rompre la chaîne, tandis que ceux qui la composent, liés entre eux par des mouchoirs qui enveloppent leurs mains, s’efforcent de le suivre sans se séparer. La falandoulo, aussi vieille que la vieille cité phocéenne, est encore de nos jours l’accompagnement obligé de toutes les fêtes et réjouissances publiques dans le Midi. Les Félibres de Paris, qui ne manquent jamais de l’improviser à l’issue de leur fête estivale de Sceaux, l’ont fait adopter par les Parisiens qui les suivent en se mêlant à eux dans ce divertissement: symbole de la fusion plus profonde accomplie par le félibrige entre les races du Nord et du Midi, elle les unit momentanément dans un même sentiment d’allégresse et de sympathie.
La Reine de Saba.—Parmi les divertissements disparus, il en est un que nous nous plaisons particulièrement à signaler, parce que le roi René, qui l’avait emprunté aux Sarrasins, l’avait introduit dans les jeux de la Fête-Dieu, dont nous donnerons la pittoresque description. Par son caractère et le déguisement de ceux qui y prennent part, il a un côté carnavalesque qui l’a fait adopter à Tarascon et à Vitrolles, où longtemps il a joui d’une grande faveur. La Reyno sabo, nom sous lequel on le désigne à Tarascon, a été réglée par le roi René. Pour représenter la reine, on choisissait un homme très grand. Il était coiffé d’un bonnet de femme en papier découpé et portait des manchettes, également en papier, et que l’on appelait des Engageantes. La reine donnait le bras à deux princes de sa maison; un page tenait un parasol sur sa tête. Une troupe de jeunes gens richement vêtus représentaient les seigneurs de sa cour et composaient le cortège. Des danseurs la précédaient, exécutant des pas et des figures aux sons de la musique. A chaque entr’acte, ils venaient la saluer et elle leur répondait par trois révérences faites avec une affectation comique qui excitait l’hilarité de la foule. A Vitrolles, la tradition voulait que la Reyno sabo fût une importation sarrasine. Les jeunes gens y étaient vêtus à l’orientale. L’un d’eux, couvert d’un drap, élevait une poêle noircie au-dessus de sa tête; c’était la reine. Les danseurs venaient à tour de rôle la saluer, et, armés d’un bâton, frappaient en cadence un coup sur la poêle.
Caramantran.—Ce mot, qui n’est qu’une altération de carême entrant, désigne les divertissements du mercredi des Cendres, et aussi le mannequin qui personnifie le carnaval. Traîné sur un chariot ou porté sur une civière, Caramantran est entouré de gens du peuple chargés de Flasco[4], qu’ils vident en imitant les gestes désordonnés des ivrognes. Le cortège est précédé d’hommes travestis en juges et en avocats; l’un d’eux, grand et maigre, représente le carême. D’autres, montés sur des rossinantes, les cheveux épars et vêtus de deuil, affectent de pleurer sur le malheur de Caramantran. Enfin, après avoir parcouru les principaux quartiers de la ville, on s’arrête sur une place publique. On dispose le tribunal et Caramantran, placé sur la sellette, est accusé dans les formes usitées au Palais. Le défenseur répond, le ministère public conclut à la peine capitale et le président, après avoir consulté ses collègues, se lève gravement et prononce l’arrêt ou sentence de mort. Alors le peuple pousse des gémissements. Les gendarmes saisissent le condamné, que son défenseur embrasse pour la dernière fois. Caramantran, placé contre un mur, est lapidé et, pour comble d’ignominie, on lui refuse la sépulture. Puis on le jette à la mer ou à la rivière.
Dans l’accusation aussi bien que dans la défense, des poètes provençaux ont su parfois trouver d’excellents motifs qui rappelaient les Plaideurs de Racine.
Suivant les pays, Caramantran subit quelques variantes. Ainsi, aux Saintes-Maries, le premier jour de carême est appelé Paillado, et Caramantran devient un mari battu qui porte plainte contre sa femme. Celle-ci cherche à justifier les coups de bâton qu’elle a donnés, à la grande joie de la foule, qui chante des couplets ironiques sur la victime.
A Trets, c’est le mariage du vieux Mathurin que l’on célèbre. C’est une sorte de répétition de M. Denis. Un chœur de basses chante l’épithalame en accompagnant les époux.
Dans quelques communes, on fête Bacchus. Le dieu, monté à califourchon sur un tonneau placé dans une charrette traînée par des ânes, a la tête coiffée d’un entonnoir. D’une main il tient une bouteille et de l’autre un verre. Il chante le vin et la folie. Sa chanson est répétée par un nombreux cortège de jeunes gens travestis en satyres.
A Château-Renard, la clôture du carnaval prend une tournure de galanterie. Une foule de jeunes gens, montés sur des chevaux ou mulets caparaçonnés, entrent en ville à la nuit. Des chars ornés de fleurs et de verdure les suivent. Des chanteurs et des musiciens parcourent les principales rues et, à la lueur des torches, donnent des sérénades aux demoiselles qui se sont fait remarquer dans les bals par la grâce et la correction de leur danse.
Le mercredi des Cendres voit paraître sur toutes les tables un mets essentiellement local, l’Aioli. La veille, à minuit, la tradition voulait qu’à la fin du repas, le roi de la fête se levât et, s’érigeant en pontife, distribuât les cendres, pour inviter les convives au repentir.