Après le partage de l’empire de Charlemagne, l’autorité de la couronne était à peine reconnue. Victimes de ministres ambitieux, les princes, d’un caractère faible ou adonnés aux plaisirs, ne furent plus entre leurs mains que de simples automates. Les ducs, comtes et autres gouverneurs de provinces, toujours prêts à empiéter sur la prérogative royale et à l’usurper au besoin, proclamèrent publiquement leur indépendance. Les tenures féodales disparurent violemment et les vassaux immédiats de la couronne se levèrent tous à la fois, comme autant de souverains allodiaux et héréditaires. Les gouverneurs des provinces méridionales, et particulièrement de la Provence, n’hésitèrent pas à profiter d’une occasion aussi favorable pour réaliser un projet qu’ils nourrissaient depuis longtemps. Le promoteur de cette revendication armée fut le célèbre Boson.
Le fondateur de l’indépendance provençale était le fils de Théodoric, premier comte d’Autun. Par ses talents politiques et militaires, il sut plaire à Charles le Chauve, qui le nomma gouverneur de Provence et du Venaissin. Quand le roi de France vint visiter le pays, Boson lui présenta sa sœur Rachilde, dont l’éclatante beauté produisit une profonde impression sur le monarque. Ébloui, captivé par les charmes de cette femme, Charles, pour la posséder, dut lui offrir sa main. Les projets ambitieux de Boson furent servis par la nouvelle reine de France, qui le fit nommer gouverneur des provinces italiennes, titre équivalent à celui de vice-roi. Ce n’était pas là le dernier mot du programme du beau-frère de Charles le Chauve.
De connivence avec sa sœur, il contracta un mariage secret avec Hermengarde, fille unique de Louis II, roi d’Italie. Cette union, qui devait, à la mort de son beau-père, le mettre en possession de son trône, ne pouvait rester longtemps cachée. Quand Charles le Chauve en eut connaissance, il en fut gravement et justement offensé. Mais l’influence de Rachilde était sans bornes; elle intercéda en faveur de Boson et son succès dépassa même le résultat espéré. Elle obtint, non seulement que le roi de France approuvât le mariage, mais encore qu’il consentît à ce qu’une nouvelle célébration de la cérémonie nuptiale eût lieu, avec toute la pompe royale.
Après la mort de Louis le Bègue, successeur de Charles le Chauve, qui avait maintenu Boson dans tous ses grades et honneurs, l’anarchie se répandit dans toute la France. La réputation que ce dernier avait acquise en Provence, l’ascendant qu’il exerçait dans toute la région en sa qualité de gouverneur, fonction qui, durant deux règnes consécutifs, l’y avait fait estimer et aimer, devaient amener prochainement la réalisation d’un projet longuement médité. En 879, il convoqua un synode de tous les évêques du Lyonnais, Dauphiné, Languedoc, Provence et autres diocèses. Les prélats s’assemblèrent dans son château de Montaille, sur la rive gauche du Rhône, entre Vienne et Valence, et, préalablement gagnés en sa faveur, procédèrent à son élection comme roi[54]. Ni la noblesse ni le peuple ne prirent part à cette nomination, à laquelle cependant ils acquiescèrent tacitement. Telle fut l’origine de la séparation complète de la Provence et de la couronne de France. Cet état de choses fut accepté par le roi, car nous voyons Charles le Gros intervenir, en 883, comme médiateur entre Boson et Louis III qui avait envahi le nouveau royaume avec son frère Carloman, médiation qui eut pour résultat d’attribuer à Boson, en souveraineté absolue, la Franche-Comté, le Dauphiné, la Provence et la Savoie. Après quelques combats heureux qu’il eut à soutenir contre divers compétiteurs, il demeura possesseur de ces pays jusqu’à sa mort, qui advint en 888.
Arles: l’Amphithéâtre.
Son fils, Louis Boson, qui lui succéda, envahit l’Italie, augmenta ses possessions et fut couronné empereur par le pape Jean IX. Après lui, Hugues, gouverneur de Provence, et Rodolphe, roi de la Bourgogne transjurane, se disputèrent ses États. Alternativement vainqueurs et vaincus, les deux partis signèrent en 930 une convention par laquelle Hugues céda à Rodolphe, sous condition de réversibilité, la totalité de ses États transalpins, ce dernier renonçant en faveur de son rival à toutes ses prétentions sur l’Italie[55]. Conrad, qui fut le successeur de Rodolphe en 944, réunit sous son sceptre les deux parties de la Bourgogne comprenant, la première, tout le pays suisse, depuis Schaffhouse jusqu’à Bâle, la partie occidentale de la Suisse depuis le Rhin jusqu’au Rhône, toute la Savoie, la Franche-Comté, le Lyonnais, le Dauphiné, la Provence, plusieurs villes du Languedoc; l’autre partie comprenait la Bourgogne proprement dite.
Par l’exposé qui précède et qui n’était pas inutile pour expliquer la parenté de la langue Romane ou provençale avec certains mots ou locutions des dialectes du Nord, on a pu voir que la seconde dynastie du royaume d’Arles avait singulièrement agrandi ses possessions. L’importance de ses populations et l’étendue de son territoire justifiaient la prépondérance que la langue Romane exerça, dès cette époque, sur toute l’Europe latine.
Des descendants de Rodolphe, Conrad fut le seul qui établit sa résidence royale en Provence. Il avait choisi à cet effet la ville d’Arles, et vivait en paix avec ses voisins. Aimé de son peuple, il se contentait de la sujétion, plutôt nominale qu’effective, des ducs et comtes qui possédaient des fiefs héréditaires dans chaque district du royaume, et mérita à juste titre le surnom de Pacifique, que ses contemporains et la postérité lui ont décerné. A part les incursions fréquentes des pirates maures, qu’il finit par exterminer, son règne, qui dura quarante-trois ans, fut un des plus heureux dont jouirent les Provençaux.