La langue Romane, connue dans le Nord de la France dès le VIIIe siècle sous le nom de lingua romana rustica, avait emprunté aux idiomes des peuples nouveaux venus de la Germanie un caractère de force et de dureté dans les mots et les expressions que n’avait pas et ne pouvait avoir le Provençal. La langue Romane du Midi éclose, sous un soleil brillant, dans une atmosphère tiède et parfumée, tout imprégnée de la poésie du Grec et du Latin, inspira les Troubadours, poliça les mœurs et les usages, chanta les faits glorieux et créa les cours d’amour. Elle fut l’expression la plus belle et la plus haute de la civilisation de la Gaule latine. Cependant, quoique subissant moins que dans le Midi l’influence du Latin, les Francs, en y mêlant leur dialecte, formèrent un idiome intermédiaire, un autre Roman, qui se répandit et s’épura peu à peu. Les écrits de cette époque qui sont parvenus jusqu’à nous et qui émanent de personnalités marquantes dénotent le soin avec lequel on l’enseignait et le propageait dans le royaume. On cite saint Mummolin, évêque de Noyon, qui écrivait non seulement dans la langue Théotisque, mais aussi dans la Romane; saint Adalhard, abbé de Corbie, était dans le même cas. Enfin, en 813, un concile tenu à Tours prescrivait aux évêques de ne pas composer leurs homélies en Latin, et d’avoir soin de les traduire en «langue romane rustique et en Théotisque».

On peut avoir une idée de ce qu’était le Roman du Nord sous le règne de Charlemagne par un passage des litanies qui se chantaient alors au diocèse de Soissons. Lorsque les prêtres invoquaient Dieu pour faire descendre sa protection sur l’empereur, le peuple se joignait à eux et répondait: Tu lo juva[57]. Ces trois mots suffisent pour montrer que, si le latin dominait encore dans ce langage, il était déjà bien altéré.

Enfin, le document principal qui atteste l’emploi de la langue Romane dans le Nord de la Gaule est la convention ou serment conclu entre Charles le Chauve et Louis le Germanique, pour déjouer les vues ambitieuses de leur frère Lothaire. Ils se rencontrèrent à Strasbourg, et là jurèrent avec leurs soldats de rester fidèlement liés l’un à l’autre. Afin que chacun d’eux fût entendu par les troupes de son frère et que l’engagement eût ainsi un caractère plus grave et plus sincère, Louis, le chef des Germains, prononça son serment en langue Romane, et Charles, le chef des Gaulois, dit le sien en tudesque; quant aux deux armées, chacune d’elles se servit de sa propre langue. Nous donnons ci-après les deux textes, roman et français, de ces serments célèbres[58], qui furent prononcés à Strasbourg en 842 et qui sont les plus anciens monuments connus, non seulement du Français, mais aussi de ses sœurs les autres langues néo-latines (Italien, Espagnol, Portugais).

SERMENT DE LOUIS LE GERMANIQUE[59]

Pro deo amur et pro Kristian poblo et nostro commun salvament, d’ist di in avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai-eo cist meon fradre Karlo, et in adjudha et in cad Huna cosa, si cumo om per dreit son fradre solvar dist in o quid il mi ultresi fazet; et ab ludher nul plaid nunquam prindrai qui, meon vol, cist meon fradre Karle in damno sit.

Si Lodhwig sagrament quæ son fradre Karle jurat conservat, et Karlus meo seudra de suo part, non lo stanit, si io retournar non l’int pois ne io, ne seuls cui eo retournar int pois in nulla adjudha contra Lodhwig nun li iver.

Dans cette forme primitive, la langue rustique du Nord de la France—car c’était bien du Nord qu’étaient les troupes de Charles le Chauve à l’assemblée de Strasbourg—ne différait pas beaucoup du Roman provençal, parce que celui-ci était également à la première période de son développement, et que ce fut seulement par la suite qu’il acquit la pureté et la perfection grammaticale avec lesquelles il nous a été transmis.

Cent ans après, c’est-à-dire environ vers le Xe siècle, le Roman du Nord avait fait des progrès sensibles. On peut s’en faire une idée par l’extrait que nous donnons ci-après d’une cantilène en l’honneur de sainte Eulalie[60]. Certains mots et d’autres indices permettent d’y voir avec quelque vraisemblance un premier pas vers la transformation de la langue rustique en Français:

Buena pulcella fut Eulalia[61],

Bel avret corps, bellezour anima,