Voldrent la veintre li Deo inimi,
Voldrent la faire diavle servir,
Elle n’ont eskoltet les mals conseillers.
Le plus ancien texte que l’on connaisse de la langue Romane du Nord, après les deux que nous venons de citer, est celui des lois publiées en 1069, pour les Anglais, par le duc de Normandie, Guillaume le Conquérant. Elles commencent ainsi:
Ces sount les leis et les custumes que le rei Williams grentot a tut le puple de Engleterre après le conquest de la terre, iceles mesmes que li reis Edward sun cosin tint devant lui. Co est à saveir: I. Pais à saint yglise. De quel forfait que home ont fait en cels tens e il pout venir a sainte yglyse, ont pais de vie et de membre, etc., etc.
Peu à peu, le Théotisque disparut du sol gaulois, et le Roman qui s’était formé pour ainsi dire par l’usage du peuple prit possession de la France neustrienne. Enfin, vers le XIe siècle, il devint la langue nationale, et les troubadours survenant lui donnèrent une régularité de forme, une pureté et une harmonie qui lui avaient manqué jusque-là.
DE L’INFLUENCE
DE LA CHEVALERIE ET DES CROISADES
SUR LE DÉVELOPPEMENT DE LA LANGUE ROMANE
PÉRIODE DES TROUVÈRES ET DES TROUBADOURS
Une des causes qui contribuèrent le plus directement à la propagation et au développement des dialectes romans, aussi bien comme langues vulgaires qu’au point de vue littéraire, fut le rôle que joua la Chevalerie dans la société à partir du Xe siècle. Dépouillés du caractère barbare, plutôt brutal, qu’ils avaient eu jusqu’alors, les chevaliers, à partir de cette époque, manifestèrent des idées et des tendances d’un ordre plus élevé. Ils se firent les redresseurs des torts de l’humanité, les protecteurs des faibles et surtout des femmes. Sans nous arrêter aux récits fantastiques des poètes et des chroniqueurs, il est hors de doute que c’est la Chevalerie qui a été l’un des premiers instruments libérateurs de la condition du sexe faible. Sous la royauté féodale, la femme avait constamment vécu sous la dépendance de l’homme. Les Goths, les Lombards, les Francs, les Germains et autres peuples du Nord, jaloux à l’excès de la chasteté de leurs épouses, les tenaient dans une étroite sujétion. Mariées ou non, les femmes vivaient dans un état de tutelle perpétuelle. Elles ne sortirent de l’obscurité où elles avaient été retenues si longtemps que lorsque la noblesse se fut séparée de la royauté. Elles exercèrent alors leurs droits comme tutrices, et surent bientôt prendre dans la société un rôle prépondérant, soit au foyer de famille, soit dans les affaires civiles, et même sur le trône, dans la direction de la politique du pays. Les faveurs les plus grandes qu’elles pouvaient accorder furent regardées comme le juste prix de leur émancipation. Le serment imposé aux Croisés, en mettant sur la même ligne Dieu et la femme, consacrait à son profit un culte qui, disent les ménestrels, ne le cédait en rien à celui de Dieu.
Cette élévation du sexe faible devait adoucir le caractère militaire des chevaliers, qui, gagnés par la tendresse féminine, perdirent la rudesse, la brutalité, l’âpreté qui les avaient caractérisés jusque-là. Pour plaire, ils s’adonnèrent au culte de la musique et de la poésie; la noblesse princière, se reposant des fatigues de la guerre, employa ses loisirs à étudier et répandre la langue Romane, soit pour chanter l’amour, soit pour célébrer les exploits guerriers des croisades, soit enfin pour faire connaître les mœurs du clergé, pour qui la religion n’était plus qu’un prétexte et l’Église un repaire d’intrigues. La conduite des prélats était non seulement la violation flagrante de tout principe de morale, mais elle attestait encore manifestement que le christianisme, sous le masque de l’hypocrisie, n’était plus qu’un simple rituel de cérémonies, un commerce, où l’on vendait fort cher l’absolution de tous les crimes.