C’est au XIe siècle environ que l’on croit pouvoir fixer l’institution du Gai-Saber comme art. De même que les chevaliers, les Trouvères dans le Nord, les Troubadours dans le Midi, s’inspirèrent dans leurs actes comme dans leurs poésies des sentiments que reflétaient celles qu’ils avaient choisies comme épouses ou comme maîtresses. La femme fut une de leurs principales préoccupations. Ils chantaient sa grâce, sa beauté et, en même temps que ses qualités physiques, ils ne manquèrent pas de célébrer ses qualités morales.
Des sentiments si nobles, si élevés, ne pouvaient être exprimés que par des mots choisis, des phrases appropriées; et c’est ainsi que, sous l’inspiration poétique des Troubadours, la langue Romane s’épura, se transforma, obéit à une orthographe et à des règles grammaticales qui en fixèrent l’esprit. Cette transformation ne fut pas sans influence sur notre belle langue Française, que ses qualités maîtresses, l’harmonie et la clarté, devaient un jour faire préférer à toute autre, comme instrument diplomatique.
Si, dans leurs poésies, les Troubadours chantaient la délicatesse et la vivacité de l’amour, ils y exprimaient également leurs sensations morales, leurs opinions politiques, leur enthousiasme pour les personnages illustres qui exécutaient de grands exploits. Ils ne craignaient pas non plus, dans leur juste et courageuse indignation contre les erreurs et les fautes de leurs contemporains, si haut placés fussent-ils, de fustiger par une ironie mordante et une satire vengeresse tout ce qui n’était pas empreint d’idéal, de bonté et de charité chrétienne.
Cette nouvelle littérature n’emprunta rien aux leçons et aux exemples des anciens. Si les chefs-d’œuvre littéraires des Grecs et des Latins n’étaient pas tout à fait inconnus des Troubadours, cependant, leur goût n’était peut-être pas assez formé ni assez exercé pour les admirer utilement et s’inspirer de leurs beautés classiques. Ils procédèrent, pour ainsi dire, avec des moyens indépendants et distincts. Les formes qu’ils employèrent, les couleurs étrangères ou locales dont ils les revêtirent, l’esprit particulier où dominait la pensée religieuse dont ils étaient animés, les mœurs chevaleresques, une politique spéciale, les préjugés contemporains et comme une sorte d’idée nationale qui commençait à germer en eux, donnèrent à leurs œuvres un cachet d’originalité qu’on ne peut leur contester.
LES TROUVÈRES
Un Trouvère. [↔]
Dans le Nord, l’enthousiasme que produisirent la Chevalerie et les Croisades fit éclore les Trouvères. Si, comme on l’a constaté, les œuvres de ces poètes manquent absolument d’art, du moins elles rachètent ce défaut par une grande imagination et une tendance à ne célébrer que les faits héroïques, la guerre, les aventures lointaines et prodigieuses, les grands coups d’épée donnés ou reçus pour l’honneur de sa foi et de sa dame. Bientôt devenus populaires, c’était sur les places publiques, entourés par la foule, que les Trouvères récitaient ou chantaient leurs vers en s’accompagnant de la mandore. Lorsqu’un sujet traité par un poète plaisait au peuple, les autres s’en emparaient et l’arrangeaient à leur goût. Il en résultait des compositions interminables. La moyenne de certains romans de Chevalerie devenus populaires atteignait trente mille vers. On cite comme exemple d’une longueur sans pareille la fable de Guillaume au Court-Nez (ou Cornet), héros très aimé, qui se faisait gloire d’un coup de sabre par lequel il avait perdu une partie du visage. Cette fable se divisait en dix-huit parties et ne comptait pas moins de trois cent dix-sept mille vers.
Le rythme ordinaire, pour les compositions chevaleresques, était le vers de dix syllabes. La rime n’était marquée que par une sorte d’assonance et, au lieu de plusieurs rimes s’entrelaçant gracieusement de manière à flatter l’oreille comme dans les vers provençaux, les Trouvères prolongeaient la même rime en raison du développement consacré à une idée, fût-ce pendant cinquante vers; elle ne changeait qu’avec le ton de l’accompagnement. De là une monotonie fatigante pour tous autres que les fervents de ces sortes de poèmes. On ne peut nier cependant que, dans quelques-uns, ne se trouvent çà et là quelques belles scènes, des situations dramatiques et un sentiment profond. Dans la chanson des Lohérains, de Raoul de Cambrai, l’ardeur belliqueuse et l’âpreté féodale sont dépeintes avec une énergie surprenante. Les grands romans chevaleresques des XIe et XIIe siècles sont généralement sans noms d’auteurs, probablement parce que, devenus populaires, ils appartenaient à tout le monde. Il en est d’autres, au contraire, dont l’origine est certaine; on peut citer: le Brut d’Angleterre et le Rou, de Wistace; l’Alexandre, de Lambert et d’Alexandre de Bernay[62]; le Chevalier au cygne, de Renaud et Gander; Gérard de Nevers, par Gibert de Montreuil; Garin de Lohérain, par Jehan de Flagy; le Roman de la Rose, par Guillaume de Lorris et Jehan de Meung, dit Clopinel.
Les Trouvères ont aussi laissé quelques poésies lyriques, telles que lais, virelais et ballades, mais leurs œuvres les plus nombreuses et les plus importantes sont les fabliaux et les romans historiques. Dans ces derniers, il ne faudrait pas prendre le titre à la lettre, car on a, la plupart du temps, travesti les faits à tel point que l’on ne peut en tirer aucun document pour l’histoire et qu’ils ne présentent plus de vraisemblance historique que dans les noms des principaux personnages. On y trouve cependant une peinture des mœurs, non pas du temps où la scène est placée, mais de l’époque où elle fut écrite, soit des XIIe et XIIIe siècles.