De toutes ces compositions, il en est une qui prime toutes les autres, aussi bien par l’ancienneté que par la beauté du sujet et le mérite du poème: c’est la Chanson de Roland ou Chanson de Roncevaux, de Théroulde, modèle du genre héroïque. Elle est parvenue jusqu’à nous comme la plus haute expression du génie littéraire de cette époque, et les belles traductions de Vitet, de Génin et de Bouchor, que l’on trouve dans tous les recueils d’histoire et de littérature romane, sont bien faites pour en mettre la valeur en relief. L’Angleterre, l’Italie, l’Espagne et l’Allemagne s’inspirèrent non seulement de la Chanson de Roland, mais aussi des poésies légères du XIIe siècle, pour célébrer leur gloire et les événements les plus importants de leur histoire, pour louer les charmes des nobles dames et chanter les louanges des princes. Hommage aussi spontané qu’éclatant rendu au génie poétique de la France féodale.

LES TROUBADOURS

Dans les provinces méridionales de la France, la langue Romane avait assez fait de progrès pour que son influence se fût exercée dans le Nord avant la première Croisade. Dès cette époque, des poètes s’essayaient dans le genre lyrique, sans attacher toutefois une grande importance à leurs œuvres.

D’autre part, Millin[63] cite un acte de 1040, intitulé: Hommage à Rajambaud, archevêque d’Arles. Une charte en faveur de Raymond, évêque de Nice, datée de 1075, est reproduite par Raynouard[64]. Enfin, le poème sur la Translation du corps de saint Trophime, apôtre d’Arles, attribué à Pierre Agard, en 1152, forme, avec les ouvrages précédents, un ensemble de documents qui prouveraient, non seulement que la langue Romane s’est formée en Provence et qu’elle ne s’est répandue que par la suite dans le Nord, mais encore que cette province, avant toute autre, donna naissance à des poètes. On a cité à tort, à notre avis, Guillaume IX, comte de Poitiers, comme ayant été le premier Troubadour. Un mot à ce sujet nous paraît nécessaire pour expliquer cette méprise. Le genre lyrique, frivole et badin, auquel se livraient les Troubadours provençaux n’avait produit que des œuvres légères que la mémoire des contemporains pouvait conserver comme de joyeux délassements, mais qui n’avaient pas assez d’importance pour être jugées dignes d’une transcription. D’ailleurs, il est probable que beaucoup de ceux qui chantaient ne savaient pas écrire. Il n’y a donc rien d’invraisemblable à admettre que ce fut seulement vers l’époque où le thème héroïque, digne de l’histoire, devint populaire, que l’on commença à recueillir les inspirations des poètes, surtout des princes poètes, dont les chapelains étaient les secrétaires désignés.

Ce fut le cas de Guillaume de Poitiers, dont les œuvres purent être conservées grâce à ce procédé. D’ailleurs, si l’on compare ses poésies avec la langue Romane de l’an 1060 à 1125, on constate un progrès tel qu’il a bien pu faire dire du comte de Poitiers qu’il était le premier Troubadour de cette époque.

En parcourant l’histoire de ces poètes, on remarque que ceux dont les productions sont les plus estimées furent généralement de braves soldats et de vaillants chevaliers[65]. C’est une nouvelle preuve que l’éducation donnée à la jeunesse féodale, en la rapprochant de la femme et exaltant son enthousiasme pour toutes les nobles causes, avait puissamment agi sur ses facultés intellectuelles; elle savait trouver dans ses heures de loisir une distraction aussi digne de son rang que de l’esprit français. Ces progrès dans notre littérature furent relativement rapides pendant un siècle environ. L’étonnement que l’on pourrait éprouver à voir des hommes jeunes, dont l’instruction était probablement peu développée, faire des vers et composer même des romans d’une certaine importance, est mitigé par la médiocre valeur de ces premières poésies. Simples et naïves dans le fond, plus ou moins incorrectes dans la forme, elles donnent bien l’impression d’un début et d’une période de transformation de la langue. Les conseils d’un ami, la lecture de quelques chansons manuscrites apprises plus ou moins bien, les règles de la poésie provençale peu déterminées encore, une grammaire rudimentaire, tels furent les faibles éléments qui servirent aux premiers Troubadours pour esquisser les poésies du Xe siècle. On ne peut nier les difficultés auxquelles ils se heurtèrent tout d’abord et l’effort qu’ils durent faire pour trouver[66] des vers nouveaux tant dans la forme que dans l’idée. Ce qui faisait dire à Pierre Cardinal:

Un escribot farai, quez er mot maitatz

De mots novels et d’art et de divinitatz.

En effet, nous voyons les Troubadours arriver peu à peu à donner à leurs œuvres une harmonie inconnue jusqu’alors. Leur style se colore de nuances légères, de mots pittoresques, d’images saisissantes. D’un idiome bâtard ils parviennent à tirer, dans un espace de temps relativement court, une langue nouvelle, riche, correcte et que l’ensemble de ces qualités finit par rendre nationale.

La caractéristique de la poésie chevaleresque au moyen âge fut la foi: foi en l’amour, en la gloire, en la religion. Cette foi était vive, ardente, enthousiaste; elle s’accusait avec force dans toutes ses actions comme dans tous les écrits. Si l’esprit n’apparaît pas toujours, du moins le cœur bat, et on le sent palpiter dans les œuvres des Troubadours. Les Croisades, dans le Midi comme dans le Nord, eurent une influence puissante sur la littérature. En même temps qu’ils s’armaient, les chevaliers prenaient la plume et écrivaient non plus des stances à l’amour et de tendres romances, comme ils en composaient jadis pour les nobles dames, dans la molle oisiveté des châteaux, mais des poésies énergiques, violentes, imagées, empreintes de la sainte exaltation qui les animait. Les princes devinrent les protecteurs des Troubadours, leur ouvrirent leur cour et leurs demeures seigneuriales, les comblant de présents, de richesses et d’honneurs; en retour, ceux-ci leur donnèrent place dans leurs chants. Les châtelaines, sensibles à ces flatteries, les encourageaient et attendaient agréablement dans leur société le retour des héros de la Croisade. On cite à ce sujet une tenson de Folquet de Romans, qui demande à Blacas, pourtant bon chevalier, s’il partira pour la terre sainte. Celui-ci répond en riant qu’il aime, qu’il est aimé de la comtesse de Provence et qu’il veut demeurer auprès d’elle: