Nous avons dit, d’autre part, que le berceau de la langue Romane (comme son nom l’indique, langue tirée du Latin ou Romain) était la Provence, c’est-à-dire la partie de la Gaule qui fut la première et le plus longtemps sous l’influence de Rome. S’étendant peu à peu, elle pénétra jusqu’au Nord et devint la langue vulgaire, parlée et écrite de tout le pays. Les pièces et documents cités précédemment en donnent la preuve. Mais cette nouvelle langue, née de la corruption du Latin par les divers dialectes des peuples conquérants, devait elle-même, à un moment donné, se diviser en deux grandes branches, l’une s’étendant au-delà de la Loire et comprenant l’Est, le Nord et l’Ouest de la France, l’autre en deçà et dominant sur le Midi.

La première s’appela la langue d’Oïl; la seconde, langue d’Oc. Nous avons donné plus haut l’explication de ces dénominations. Il ressort de ces faits mêmes que l’antériorité de la langue Romane du Midi sur la langue Romane du Nord ne saurait aujourd’hui faire doute. Il est donc bien naturel de conclure que son influence n’a pas été étrangère à la transformation de la langue d’Oïl, tant au point de vue grammatical qu’au point de vue littéraire. La langue du Nord a emprunté à la langue d’Oc, non seulement une quantité de mots et d’expressions, qu’il est d’ailleurs facile d’y retrouver, mais aussi la forme et les règles de ses compositions lyriques.

Le perfectionnement de la langue d’Oc, qui fut la condition préalable de son influence sur celle du Nord, se déduit facilement de la comparaison des œuvres des Troubadours du XIe siècle avec celles du XIIIe, époque à laquelle la langue d’Oïl, encore considérée comme barbare, commençait son évolution. Les progrès qu’ils réalisèrent furent étonnants comme style, comme goût, comme choix des mots les plus propres à rendre claires et imagées leurs compositions, toujours poétiques. Après avoir fixé définitivement les règles grammaticales, ils surent créer une poésie dont les formes et les caractères différents devaient s’appliquer à des sujets spéciaux. Ces formes, on les retrouve par la suite dans les œuvres des Trouvères ou poètes du Nord, d’où il faut bien admettre que, non seulement les Troubadours sont antérieurs à ces derniers, mais qu’il faut accorder à leurs productions littéraires un certain mérite, puisque les Trouvères s’en inspirèrent pour léguer à la langue Française ces créations poétiques désignées sous les noms de: vers, ballade, chanson, chant, sonnet, planh ou complainte, couplet, sirvente ou satire, pastourelle (poésie pastorale), aubade, sérénade ou chant d’amour, épître, conte, nouvelle, etc. Nous en donnons ci-après les définitions appuyées de quelques exemples tirés des œuvres des Troubadours.

LE VERS

Le vers pouvait s’appliquer également aux œuvres chantées ou déclamées. Il n’y avait point de règles absolues pour la mesure. Celle-ci était le plus souvent déterminée par le caractère même de la pièce; mais, si cette pièce se divisait en strophes, les strophes devaient se reproduire successivement, coupées d’une manière uniforme quant à la longueur et à la rime des vers.

Exemple:

Rossinhol[67], en son repaire

M’iras ma domna vezer,

E ilh dignas lo mieu afaire,

E ilh dignat del sieu ver,