Le chœur a été élevé postérieurement à la crypte, il repose sur les solides assises qu’elle lui fournit. Séparé en deux travées, il est éclairé par des fenêtres en plein cintre, larges et hautes.
L’abside est rarement visitée, et c’est dommage; c’est la partie la plus remarquable de l’édifice, une des plus jolies choses, une des plus originales que possède Caen, tant par sa disposition générale que par sa décoration sculpturale. Divisée en cinq travées, elle présente d’abord une arcature, puis les fenêtres du rez-de-chaussée et un deuxième rang de fenêtres. A l’intérieur, deux étages de colonnes isolées correspondent avec les fenêtres, laissant entre les murs deux passages ou galeries formant ainsi un faux déambulatoire des plus singuliers. C’est dans cette partie de l’édifice que la sculpture romane a fait des merveilles; elle est en général assez peu développée dans l’art normand, mais à la [p. 17] Trinité, on en peut saisir, pour ainsi dire, révolution et les progrès. Dans les parties basses de la nef, les plus anciennes, nous avons un chapiteau à volutes séparées par une sorte de console; dans les parties hautes, apparaît quelquefois le chapiteau à godron si caractéristique de la Normandie, quelques entrelacs, des têtes d’animaux; dans l’abside et le chœur, de très riches chapiteaux sculptés représentent ici deux chimères ailées s’affrontant, là, des cigognes becquetant une grenouille. L’éléphant même a pénétré jusqu’ici, mais il a perdu sa [p. 18] trompe, preuve que le sculpteur n’avait jamais vu cet animal et copiait peut-être de mémoire quelque ivoire oriental. C’est l’Orient en effet qui a inspiré toute cette décoration si fantaisiste. Comment s’est fait cet apport? Il n’est pas aisé de le déterminer, mais le fait est certain. Oui ne sait aujourd’hui que les relations du Levant avec l’Occident sont bien antérieures aux croisades. Ne datent-elles pas de Charlemagne et d’Haroun-al-Raschid? On a quelquefois établi des rapprochements entre les sculptures romanes de Caen et de Bayeux et l’art indou, on a même dit chinois ou cambodgien. Des rapports entre des faits si lointains surprennent à première vue l’esprit qui ne voit pas les étapes intermédiaires; mais certaines étoffes des Perses Sassanides figurent constamment, et c’est tout naturel dans ce pays, les deux principes du bien et du mal et les symbolisent sous la forme de deux oiseaux affrontés à l’arbre de vie. Les Musulmans d’Asie et d’Afrique ont copié ces représentations sans les comprendre et ont supprimé l’arbre de vie, comme l’ont fait après eux les sculpteurs de la Trinité, et M. de Jolimont n’était pas si loin de la vérité lorsqu’il voyait dans les chapiteaux de l’abbaye aux Dames toute une figuration morale: ce sont bien des symboles dont le sens s’est perdu en route. Rappelons en passant que Robert Courte-Heuse, fils de Guillaume, revenant de la première croisade, rapporta à sa sœur Cécile, alors abbesse, des objets du plus haut prix, tel l’étendard du fameux émir de Mossoul, Kerbogha. Ceci se passait vers 1100: or, c’est précisément l’époque que les archéologues assignent à la reconstruction du chœur et de l’abside.
Photo Neurdein.
La Trinité. — La nef et le chœur.
Ne quittons point le chœur sans parler du tombeau de Mathilde, fondatrice de l’abbaye. Ce tombeau a une histoire; il a été démoli par les protestants en 1562. L’abbesse Anne de Montmorency recueillit les restes de Mathilde et, au XVIIIe siècle une autre abbesse, Gabrielle de Froulay de Tessé, fit réédifier le monument qui fut de nouveau détruit en 1793 et enfin restauré en 1819. Une inscription placée à l’est relate cette restauration; treize vers latins que De Bras avait copiés se développent sur les quatre côtés du marbre.
La crypte est antérieure au chœur: seize piliers disposés sur quatre rangs supportent la maçonnerie: les chapiteaux ont des volutes et des consoles comme ceux de la nef, l’un d’eux présente trois figures grossièrement ébauchées sur chacune de ses faces de façon à donner en tout huit personnages, dont l’un a des ailes et porte la croix.
L’église, malheureusement coupée aujourd’hui en deux ou trois tronçons à l’intérieur, et dont la perspective ne peut plus être saisie que de [p. 19] l’abside a conservé au dehors une fière apparence; elle dresse au-dessus de la ville sa courte abside demi-circulaire, son transept à pans droits dont les colonnettes très simples encadrent les ouvertures et que surmonte une tour carrée, massive, qui ne mérite point cependant l’épithète bizarre et grotesque que lui décerne un conteur du XVIe siècle; sa nef romane peu élevée, ses bas côtés renforcés de contreforts et enfin les deux tours de son portail terminées par deux plates-formes. Furent-elles autrefois couronnées, elles aussi, de flèches telles que l’éminent architecte restaurateur de l’abbaye, Ruprich Robert les a restituées dans son grand ouvrage sur l’architecture normande?
Photo Neurdein.