Photo Neurdein.

Saint-Pierre. — La tour et le portail.

Ensuite fut sans doute construit le grand portail; car en 1334, on rappelait le portail neuf. De Bras nous donne la date des collatéraux. Parlant des « ailes ou costez », il dit « celui devers le carrefour fut faict [p. 44] bastir viron l’an 1410. Et l’autre devers la poissonnerie quelque temps depuis, comme il peut apparoir par la date escript aux vitres ». Mais l’église étant en pleine voie de reconstruction, survint le siège de 1417 et la domination anglaise. Il semble bien que les travaux n’aient été repris que sous le règne de Louis XI, un demi-siècle après. Une fenêtre flamboyante du collatéral, celles du chœur datent de cette époque. En 1473, l’église est arrêtée au niveau même où le chœur prend aujourd’hui le caractère de la Renaissance: elle ne peut s’étendre vers l’est sans empiéter sur le cimetière qui l’entoure; au delà du cimetière se trouve le chemin du Roi qui court le long de la muraille de la ville depuis le Châtelet jusqu’à la tour Guillaume-le-Roy. Par les lettres patentes du 16 août 1473, Louis XI permet d’étendre le cimetière du côté de la poissonnerie. En 1478, on avait enfoncé des pilotis dans l’Orne pour soutenir les travaux de l’abside. L’église a d’abord été terminée par un chevet droit percé d’une fenêtre puisque, dit de Bras, « le coup de vent qui s’éleva l’an 1519, le vendredi dix-neufvième jour de mars, jetta la grande vitre du cœur Saint-Pierre de Caen qui contenait toute la largeur de l’église en la rivière ». De 1518 à 1545, — ces dates se lisent sur la galerie extérieure de deux des fenêtres du déambulatoire — on construisit tout le déambulatoire et on reconstruisit l’abside. La chapelle terminale, celle de la Vierge, porte sur un cartouche la date de 1530. Les remaniements qu’a subis cette partie de l’édifice, la difficulté d’un tracé parfaitement symétrique, puisque l’on travaillait en partie sur la berge et que l’on bâtissait jusque dans le lit de la rivière, peuvent expliquer la déviation de l’église où l’on a vu une application de l’inclinato capite.

A l’intérieur, Saint-Pierre, disent les croyants, n’inspire point le sentiment d’émotion religieuse que donnent tant d’autres églises. Au point de vue esthétique, reconnaissons que c’est trop joli pour être grand. A Saint-Pierre, c’est le détail qui attire et non l’ensemble qui s’impose. L’œil va tout de suite aux voûtes de la seconde partie de la nef et du chœur, aux clefs de voûtes pendantes; amusé il découvre ce Saint-Pierre si singulièrement niché dans l’une d’elles.

Dans les chapelles du déambulatoire, les nervures des arcs doubleaux se séparent et viennent se résoudre en de multiples et inquiétants pendentifs encadrant des caissons ingénieusement ornés. Là, on peut voir, dit M. Joly [3] « à côté d’un David luttant contre le lion, qu’on a pris pour [p. 45] un Milon (le nom de David est écrit sur le piédestal), à côté d’un Aaron ou Moïse barbu, les cheveux au vent, tenant en main un bâton où s’enroule un serpent, une Cérès, un Ganymède (la tête est brisée, mais un aigle est à son côté), une Déjanire enlevée par Nessus, et qui est d’un réalisme des moins édifiants, un Hercule vu de dos, une figure nue debout à côté d’une enclume, les bras levés et brisés, qui peut être un Tubal Caïn ou un Vulcain ».

Accusera-t-on la Renaissance d’avoir fait entrer le paganisme, la mythologie et l’histoire littéraire de l’antiquité dans l’église? Ce serait oublier le chapiteau du XIVe siècle qui se trouve à un des piliers du bas de la nef: il montre que bien auparavant la statuaire avait puisé à ces sources. Parmi les scènes sculptées ici, les unes représentent et symbolisent l’Amour divin. Le Phénix au milieu des flammes, c’est le symbole du Christ qui ressuscite, amour divin qui renaît toujours, qui triomphe de tout. Le Pélican qui déchire sa poitrine, c’est le Christ qui a souffert pour nous, c’est aussi l’amour divin propre à inspirer tous les sacrifices. L’Unicorne poursuivi par le chasseur, c’est encore le Christ, qui se réfugie auprès d’une Vierge, c’est aussi l’amour divin qui trouvera son siège dans un cœur chaste. Dans les autres scènes on lui oppose l’amour [p. 46] humain qui compromet les plus vaillants, abêtit les plus intelligents. Lancelot du Lac, le brave chevalier, pour l’amour de la reine Genièvre, traverse la rivière sur une épée et va se jeter dans la gueule du lion; Lancelot du Lac encore ou le vaillant Gauvain, dans le lit « aventureux » est menacé par une lance. Virgile reste suspendu dans la corbeille d’osier entre le sol et le sommet de la tour où se moque de lui la fille de l’empereur; et que dire d’Aristote qu’une femme a transformé en coursier?

Photo Neurdein.

Saint-Pierre. — Le collatéral méridional.