Photo Neurdein.
Maisons de bois de la rue Saint-Pierre.
Pendant la belle époque de la prospérité économique de Caen, au temps de Louis XII et de François Ier, on construisit de belles maisons de pierre. L’une des plus anciennes paraît être celle des Bureau dans la rue Ecuyère, dont la sculpture si remarquable a été malheureusement en partie mutilée.
Vint ensuite l’hôtel de Than. Le plan est celui d’un bel hôtel du XVe siècle: deux corps de logis réunis par un pavillon d’angle. Les fenêtres sont décorées par des salamandres dont l’une se voit aujourd’hui dans la cour du musée des Antiquaires. Ce détail permet de la dater du temps de François Ier.
L’hôtel d’Ecoville a été élevé entre 1535 et 1541 [5]. Nous nous trouvons ici en présence de l’une des œuvres qui porte le plus profondément le cachet de la Renaissance. Aujourd’hui on ne prête aucune attention à la façade extérieure de l’hôtel. Il faut, pour ainsi dire, être prévenu pour la regarder; mais le tout est morcelé entre quantité de maisons de commerce que la Ville devrait racheter, afin de reconstituer cette merveille d’art dans son ensemble et d’en faire un musée des souvenirs caennais. Pénétrons dans la cour intérieure en passant sous la voûte de la grande porte au tympan de laquelle se trouvait ce que le peuple appelait le Grand Cheval.
Cette belle cour rectangulaire offre la plus pittoresque, la plus variée des décorations. Le pavillon de gauche est d’une construction plus moderne que l’hôtel; dans le pavillon de droite, ce qu’il faut admirer, c’est le parti que l’on a su tirer de l’alternance des ouvertures, des larges baies qui éclairent la salle du logis avec tout un ensemble décoratif qui va du soubassement jusqu’au toit pour s’y terminer par des lucarnes se détachant de la toiture; toute la hauteur de l’édifice, surfaces ou fenêtres, offre matière au génie du sculpteur. Et quelle variété dans cette décoration, variété qui ne tourne pas à la confusion, au-dessus du soubassement, deux grandes niches enfoncées entre des colonnes antiques abritent les statues de David portant la tête de Goliath et de Judith portant celle d’Holopherne; au premier étage, des bas-reliefs reproduisent l’enlèvement d’Europe et Persée délivrant Andromède, sujets [p. 57] mythologiques empruntés peut-être au Songe de Polyphile, traité esthétique et philosophique imprimé à Venise en 1499. Des génies d’une part, des nymphes de l’autre, tiennent les écussons de Nicolas le Valois et de Marie du Val sa seconde femme. Au-dessus de la frise, d’un oculus sort la tête d’un homme qui paraît tenir les bandelettes enroulées autour de ces trophées. Effet saisissant, original, inattendu que cette tête d’homme émergeant de la pierre: on le retrouve au château de Fontaine Henry. Ne trahit-il pas la présence de quelques sculpteurs italiens dans l’atelier des Le Prestre, ou chez ceux-ci une connaissance des édifices de l’Italie du Nord, de la Chartreuse de Pavie par exemple?
Photo Neurdein.
Hôtel d’Ecoville. — La façade aux statues.
A l’autre façade, il y a encore un grand effet décoratif tiré, cette fois. [p. 58] non des parties pleines, comme à la façade aux statues, mais des ouvertures: à chaque étage, deux larges fenêtres à croisillon sont encadrées par des pilastres. Elles sont surmontées, au second étage, d’une grande lucarne différente de celles de l’autre façade et combien plus belle? A la base des contreforts, deux hommes vêtus à l’antique frappent avec entrain, d’un mouvement rythmique, sur des lamelles; ce sont les Tubalcaïns, inventeurs des sons. Deux pinacles encadrent une petite lucarne placée sur la première, Apollon et Marsyas y concourent. Marsyas joue de la cornemuse; Apollon de la lyre; Marsyas est vaincu: au linteau de la fenêtre, on lit: Marsyas victus obtumescit. Enfin, au sommet de la lucarne, une jeune femme joue du théorbe. Il y a dans [p. 59] toute la décoration de cette fenêtre comme une apothéose de la musique qui fut en grand honneur à l’époque de la Renaissance [6].