L’ensemble des bâtiments qui constituaient l’habitation et on peut dire les magasins de ce grand marchand de blé qu’était Duval de Mondrainville se trouve compris entre les bâtiments qui entourent la cour Le Sens dans la Froide-Rue, le Tripot à blé (café du grand Balcon) et la rue Gémare. La rue de la Monnaie traverse aujourd’hui ces terrains, et on a quelque peine à se représenter l’ensemble des constructions groupées autour d’une [p. 61] cour intérieure qui devait s’étendre largement, entourée de toutes parts de magasins et greniers et dominer des jardins en contre-bas dont on peut encore vers le nord reconnaître la trace.

Photo Neurdein.

Hôtel d’Ecoville. — Le péristyle.

Duval de Mondrainville a d’abord fait élever ce que l’on appelle l’hôtel de la Monnaie, ce fut véritablement sa demeure d’habitation qu’il commença après la mort de son père en 1531 et termina en 1534. En face, un autre bâtiment moins important que l’on a daté, tantôt de l’époque de Louis XIII, tantôt du XVe siècle, mais que l’on sait être de 1560; les greniers près de la halle au blé furent bâtis en 1561, 1562; enfin une porte près de la halle au blé porte la date de 1534; le casino fut construit en 1549.

L’hôtel de la Monnaie n’est en somme qu’une jolie maison du XVe siècle où ne triomphe pas encore dans toute sa splendeur décorative le style de la Renaissance. C’est la maison d’un marchand cossu, mais modeste, qui ne s’éloigne pas des traditions de simplicité du XVe siècle. Duval avait gardé dans son costume l’austérité des temps de Louis XII louée par le bon De Bras. Il en va ainsi de sa maison. A l’angle, deux tourelles rondes accolées, de dimension inégale; au milieu de la façade, une troisième tourelle à trois pans, surmontée d’une coupole couronnée d’un petit temple comme ceux que l’on éleva plus tard à la lanterne de l’hôtel d’Ecoville. Le temple porte une statuette; un enfant nu s’appuie [p. 62] sur un bouclier. Sur deux des trois faces de cette tourelle, se trouvent à droite et à gauche, deux médaillons représentant une tête d’homme et une tête de femme; sur la face médiane, entre les deux médaillons, cette inscription: Ne vitam silentio praetereant. N’est-il pas permis de voir là les portraits de Duval de Mondrainville et de sa femme Louise de Malherbe? Sur le support de cette tourelle, on pouvait lire autrefois cette pensée très spiritualiste, Cœlum non solum, et qui, coïncidence non remarquée jusqu’alors, est l’épigraphe d’un sonnet italien dans une édition du songe de Polyphile. La toiture est ornée de fenêtres terminées par un fronton dans le centre duquel s’épanouit une large coquille caractéristique du temps. Une longue légende en grandes capitales régnait sur la frise de la corniche de la grosse tourelle, mais il y a soixante ans, elle était déjà trop dégradée pour qu’on pût la lire. A la tourelle du centre, remarquons encore des arabesques, des rinceaux et des vases en ciboire.

Si nous traversons la rue de la Monnaie, c’est-à-dire la cour intérieure de Duval de Mondrainville. que nous déblayions tout cet espace des bâtiments modernes et qu’à la place de l’édifice ruiné, dégradé, lavé par la pluie, nous ressuscitions par la pensée, en attendant une restauration qu’il serait si intéressant d’entreprendre, le casino de Duval de Mondrainville, nous nous trouvons en présence d’un édifice d’un tout autre caractère. Quinze ans ont passé. Duval a été anobli en 1549, il est au faîte de la puissance et au comble de la richesse. Il affirme sa noblesse récente et la prospérité de ses affaires, la faveur royale et la protection divine à laquelle il croit en bon catholique. Il élève « en salut d’envie» à ses contemporains jaloux et ennemis ce pavillon de plaisance. Trois grandes arcades, celle du milieu plus vaste que ses sœurs, séparées par quatre colonnes d’ordre composite, forment le rez-de-chaussée. Au-dessus de ces trois arcades se trouve un attique percé de petites fenêtres jumelles. A l’extrémité de cette façade une tour carrée en saillie contient l’escalier qui monte à l’attique. Une lanterne encore surmonte cet escalier. Une riche lucarne couronne le monument, elle se détache sur un toit énorme, dans le goût du temps. qui donne un caractère français à cette œuvre, mais ne s’accorde guère avec l’aspect antique, italien du casino, avec les larges baies et les pilastres du rez-de-chaussée; l’alliance des deux styles est ici moins heureuse qu’à l’hôtel d’Ecoville. Au milieu du fronton de la lucarne est sculpté l’écusson de Duval de Mondrainville. Dans toute cette bâtisse, il y a comme un rappel des arcs de triomphe. Ce rapprochement que suggère l’édifice, l’une des [p. 63] inscriptions même le souligne: DE SVDORE QVIES ET DE MOERORE VOLUPTAS. Il faut connaître toute la vie si agitée du grand négociant caennais pour comprendre tout le sens d’une autre inscription qui contient cette pensée plus philosophique: QUID OPTES AVT QVID FUGIAS? Au soubassement des quatre pilastres du grand pavillon, on pouvait distinguer jadis les quatre cavaliers de l’Apocalypse que décrit ainsi la légende d’une tapisserie de la cathédrale d’Angers: « Le seigneur sur un cheval blanc, un arc à la main droite; le diable monté sur un cheval noir et armé d’un grand glaive; le seigneur sur un cheval noir avec des balances; la mort sur un cheval pâle. » Ils nous font songer au Grand Cheval qui ornait le tympan de la grande porte de l’hôtel d’Ecoville, et c’est [p. 64] peut-être un argument de plus pour ceux qui rapprochent les deux hôtels, si divers d’ailleurs, et les attribuent à un même architecte, Sohier pour les uns, l’architecte inconnu pour Palustre, et qui serait pour nous Blaise Le Prestre, mais ici il faut reconnaître qu’il n’y a point de texte qui permette d’attribuer formellement aux Le Prestre l’hôtel de Duval de Mondrainville.

Photo Neurdein.

Hôtel de la Monnaie.