Naturellement cette époque n’a pas vu s’élever d’églises nouvelles; seulement, Saint-Michel de Vaucelles a reçu alors son portail principal et sa tour en coupole qui datent du règne de Louis XVI.
Caen semble alors, pour ainsi dire, avoir tout à fait terminé la partie héroïque, vivante, créatrice de son histoire, C’est une bonne ville de province, calme, paisible, troublée parfois, mais rarement, par les émeutes que cause la faim, dans les derniers temps du règne de Louis XIV ou les débuts du règne de Louis XV. Rien de plus insignifiant, de plus terne que les journaux tenus par les bons bourgeois tels que Jacques Lemarchand, Philippe Lamare. Presque pas un fait qui vaille la peine d’être relevé; ces journaux ne sont intéressants que par leur nullité même. Que l’on est loin des Recherches et Antiquitez de M. de Bras, si vivantes, si colorées. Les gens nous apparaissent si éteints que l’on se demande si la ville était morte, et pourtant elle achève de se transformer.
Le vieil Hôtel de Ville reconstruit 1362 sur le pont Saint-Pierre est abandonné en 1733 pour l’hôtel d’Ecoville et en 1754, malgré les réclamations des habitants, on songe à sa destruction. Les vieilles murailles commencent à subir les atteintes du temps; des brèches y sont faites; les Jésuites transforment en boulevards, en jardins, les fortifications qui les gênent; les murailles du côté nord sont remplacées en 1780 par les promenades Saint-Julien qui donnent une belle perspective sur l’abbaye aux Hommes. La tour Chatimoine qui termine les murs de ce côté disparaît, la rue Guillaume est percée pour faire une entrée de ville; la place Fontette que l’on voulait plus monumentale est créée en attendant que s’y construise un Palais de Justice dont une ville d’art eût pu se passer.
Une aristocratie oisive, un petit peuple de métiers, telle nous apparaît la société caennaise à la veille de la Révolution. Cette aristocratie [p. 83] éclairée n’est pas absolument hostile aux idées nouvelles, mais un parti d’opposition provoque des violences. Le meurtre du major Belzunce, celui du procureur général Bayeux, témoignent surtout de la faiblesse et de l’incapacité des autorités. Caen, ville de beaux esprits, partant de beaux parleurs, dut apprécier les Girondins. Capitale de la Basse-Normandie, chef-lieu d’une généralité ramenée au rôle de chef-lieu de département, elle devait être tentée par une politique provinciale de décentralisation, par le fédéralisme; d’où l’accueil fait aux Girondins réfugiés après le 31 mai, d’où le meurtre de Marat par Charlotte Corday, d’où l’insurrection. Jamais on ne vit mieux que l’on ne fait pas de révolution avec des modérés. Le mouvement fédéraliste échoua piteusement. Robert Bindet pensa justement que l’insurrection ne méritait point l’honneur d’une répression sanglante, mais il rasa le donjon et enleva ainsi à la ville presque les derniers restes de ses fortifications. Caen retomba dans le calme, elle accepta facilement le Consulat, et la domination de Napoléon ne fut troublée que par une émeute d’un caractère économique en 1812.
Photo Neurdein.
Les Cours Caffarelli et Montalivet.
Sous la Révolution, le Consulat et l’Empire, on continua les grands travaux entrepris par l’ancien régime. L’antique port de Caen était depuis longtemps d’un accès difficile. En 1531, sous François Ier, on avait redressé le cours de l’Orne à la hauteur du hameau de Longueval. [p. 84] De nouveaux travaux furent conçus par Colbert et Vauban, mais ils ne furent réellement commencés qu’à la fin du XVIIIe siècle par l’ingénieur Lefebvre et son successeur Cachin. C’est alors que le cours de l’Orne fut de nouveau rectifié, amputé de ses méandres pittoresques. L’île aux Casernes où se trouvait l’Hôtel-Dieu disparut, le bassin actuel remplaça le vieux port, la tour Machart tomba. Le long de l’Orne nouvelle s’élevèrent les cours Caffarelli et Montalivet, qui complétèrent si heureusement le cadre de verdure dont Caen s’enorgueillit.
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