Photo Neurdein.

Le boulevard Saint-Pierre. La fontaine des Trois-Grâces.

CHAPITRE VI
LE XIXe SIÈCLE. — LES MUSÉES.

Les transformations de Caen au XIXe siècle. — Les monuments et les statues. — Les Musées: Musée de peinture; Collection Mancel; Musée des Antiquaires.

Avec la création des cours Caffarelli et Montalivet, on peut dire que s’achevèrent les travaux qui ont donné à la ville sa physionomie et sa beauté. Maintenant il s’agit plutôt de conserver que d’ajouter. Depuis un siècle, là comme partout, le vandalisme a fait ses ravages, moins qu’ailleurs cependant. Il y a à cela quelques raisons; la ville n’ayant pas pris une extension considérable échappait par cela même aux grandes percées, aux grands bouleversements. Le caractère circonspect, étroitement ami des traditions de ses habitants, est fidèle au passé. Enfin, on ne saurait oublier les services rendus par la Société des Antiquaires constituée en 1824, par la Société des Beaux-Arts qui célébrait en 1905 son cinquantenaire. Elles ont obtenu le dégagement des absides de Saint-Pierre et de Saint-Sauveur (de Froide-Rue) déparées [p. 86] par le voisinage de pittoresques, mais ignobles échoppes; elles ont, c’est leur principal titre de gloire, préservé de la destruction le vieux Saint-Etienne encore trop abandonné, empêché la démolition complète du vieux Saint-Gilles, recueilli les restes de l’Hôtel-Dieu, sauvé l’hôtel Marcotte. L’église de la Trinité va être enfin rétablie dans son intégrité.

Mais en regard de ces belles campagnes des Sociétés savantes, que d’actes de vandalisme municipal et bourgeois! Il est de tradition d’incriminer les ravages des protestants — et nous n’avons rien dissimulé des pertes que les sauvages destructions de 1562 ont été causées à l’art, surtout au mobilier des églises — d’accuser le vandalisme révolutionnaire: Caen ne lui peut reprocher que la démolition de la statue de Louis XIV et la fermeture de nombreuses églises qui compromit l’existence de plusieurs d’entre elles; — d’accuser l’ignorance des chapitres, des moines et du clergé; — et si ailleurs ce reproche n’est que trop fondé, il est juste de remarquer que dans cette ville de science et d’archéologie, le clergé, mieux instruit de ses devoirs, a généralement travaillé à restaurer les édifices et leur mobilier; mais qui a fait la statistique des ruines causées par l’esprit de mauvaise économie régnant au temps du roi Louis-Philippe et qui n’a pas été limité à ce régime et à cette période? En 1836, la flèche de Saint-Sauveur-du-Marché avait besoin de réparation; on la fit abattre, il n’eut pas coûté plus cher de la consolider. En 1864, on a démoli le chœur de Saint-Gilles pour dégager la rue des Chanoines — une des rues les plus paisibles de Caen — et ouvrir sur les tours de Saint-Etienne une perspective que l’on a de partout ailleurs. « Les plaies de Saint-Gilles sont encore béantes », disait Ruprich-Robert en 1882, et quelle triste chose quand on vient de contempler le joli portail de Le Prestre, de se trouver en face de cette église éventrée, de cette ruine lépreuse couverte d’affiches! Mais où est l’Hôtel-Dieu, cette belle construction des Plantagenets, encore debout en 1830, dont les derniers vestiges ont disparu; où est la tour des Carmes? et aussi, où est le Châtelet Saint-Pierre? Le pavillon des Sociétés savantes est écrasé par le voisinage d’une Gendarmerie colossale et coûteuse. Disparu le moulin qui, au dire de Barbey d’Aurevilly, signalait si bien l’entrée de la ville, disparu le pont entre les deux cours; disparu le vieux Pont-Saint-Jacques dont une rue nous rappelle encore le nom et où certain soir de 1856, le grand écrivain normand venait rêver et se rappeler les années de sa jeunesse d’étudiant; disparus les Petits Murs. L’abside de Saint-Pierre, au lieu de se mirer dans les eaux de l’Orne, domine une grille et une station de voitures de places. Et voici la plus grande [p. 87] transformation qu’ait subie Caen au cours du XIXe siècle, celle qui a le plus modifié la topographie de la ville, changé l’aspect de quelques-uns de ses monuments et en particulier de sa merveille, l’abside de Saint-Pierre. Depuis les prairies jusqu’au pont de Courtonne, la Petite Orne entourait de ses eaux le pavillon des échevins de la Foire, venait longer les Petits-Murs, passait sous le pont Saint-Pierre veuf de son Hôtel de Ville depuis déjà un siècle, mais encore très pittoresque, et enfin baignait l’abside de Saint-Pierre. Le pont et ses maisons gothiques se reflétaient dans l’eau, comme on peut le voir dans la gravure si connue de Delaunay. Plus loin, se trouvaient la pittoresque rue des Quais et, en face, l’abreuvoir, au pied de la tour Guillaume-le-Roy que nous montrent d’anciennes estampes. Comme l’hygiène le demandait, l’Orne aux eaux basses, les Odons aux eaux fétides, furent couverts en 1862, et le nouveau boulevard, avec ses beaux arbres, la fontaine des Trois-Grâces et les hautes lucarnes de l’hôtel de Than, a un cachet presque parisien.

Photo Neurdein.

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