Que dire de la statuomanie qui a sévi ici, comme partout ailleurs? L’esprit très normand, très provincial des Caennais nous a préservés des monuments à Thiers, à Gambetta, à Carnot, que chaque citoyen peut admirer, mais autrement qu’en bronze: il nous a valu un Laplace et un Malherbe qui s’ennuient devant l’Université, un Elie de Beaumont [p. 90] qui n’égaie pas la place du Marché, enfin et surtout, un Demolombe émergeant de sa chaire. Ce groupe du XXe siècle a remplacé dans le Jardin public la plus jolie des statues de Caen, celle d’Auber, un marbre dû à l’initiative de la Société des Beaux-Arts et au ciseau de Delaplanche; transportée récemment dans le foyer du théâtre, elle y est mieux à sa place. La guerre de 1870, ici comme en beaucoup d’autres cités, a inspiré le Monument aux mobiles du Calvados qui n’est pas sans mérite et dont les bas-reliefs retracent les campagnes du régiment à l’armée de la Loire. Il se dresse sur les bords de l’Orne, en face des casernes, dans un joli site.
L’Hôtel de Ville qui du Châtelet-Saint-Pierre avait émigré à l’hôtel d’Ecoville s’est installé pendant la Révolution dans les bâtiments des Eudistes. Dans l’église on a trouvé place pour une salle de spectacle, décorée avec goût en 1858, pour la bibliothèque et pour le musée.
Au XIXe siècle, en effet, Caen achève de devenir une ville d’art par la création de ses musées. Le musée de peinture a été l’un des quinze musées constitués le 14 fructidor an VIII pour recevoir le trop-plein des collections du Louvre et de Versailles démesurément accrues par les confiscations de la Révolution et les dépouilles des pays conquis. Comme l’a dit justement M. Engerand: « C’était son renom de ville universitaire et de capitale intellectuelle de la Normandie qui motivait cette faveur gouvernementale et désignait Caen comme l’un des principaux centres artistiques de France. » On réserva aux collections l’aile gauche du séminaire des Eudistes parallèle à l’église. Le Musée n’a point changé de place depuis ce temps; il s’est d’ailleurs installé très lentement par le fait de la négligence des administrations préfectorale et municipale d’alors. Le musée de Caen, comme beaucoup d’autres, eut à subir des réclamations des alliés, pendant l’occupation étrangère de 1815; mais l’habileté et le courage d’Elouis, le conservateur, secondé par la diplomatie du maire de Caen, M. de Vendœuvre, avaient réussi à limiter à peu de chose les pertes réelles. On conserva le Sposalizio du Pérugin réclamé par la ville de Pérouse. A cette époque commencent les envois de l’Etat, notamment une partie de la collection Campana et les dons particuliers: don de la collection de M. Lefrançois, de la collection Montaran, quelque peu surfaite, de M. Pierre-Aimé Lair; enfin, le don « vraiment royal » de M. Mancel, ancien libraire. La déplorable installation matérielle du musée dans un local qui n’est rien moins que propre à cet usage, qui est petit et sombre, n’encourage pas les donations, empêche les acquisitions et paralyse les [p. 91] louables efforts du conservateur, M. Ménégoz. Mais tel qu’il est il fait une bonne figure parmi nos grandes collections provinciales et présente un très réel intérêt. Parcourons-le rapidement en marquant les principales toiles de chaque école et en nous arrêtant devant quelques tableaux fameux soit pour les polémiques qu’ils ont soulevées, soit pour leur valeur artistique.
Photo Neurdein.
Le Pérugin. — Le mariage de la Vierge.
Commençons par l’école italienne. « Le Mariage de la Vierge par Pietro Vanucci, le Pérugin. A tout seigneur tout honneur. Quand il n’y aurait que ce tableau dans l’Hôtel de Ville de Caen, il constituerait à lui [p. 92] seul un musée. De tels tableaux absorbent tout l’éclat d’une collection et écrasent de leur voisinage d’excellentes œuvres, même des plus excellents maîtres », disait en 1851, un connaisseur des plus délicats et des plus compétents, M. de Chennevières-Pointel. Je ne sais si l’on ne trouverait pas aujourd’hui qu’il y a dans cet enthousiasme quelque exagération, surtout en ce qui concerne cette supériorité écrasante sur toutes les autres toiles du musée que lui attribue le critique. Simplicité classique du cadre, groupement aisé et naturel des personnages, attitude hiératique, presque encore primitive de la Vierge, de saint Joseph, du prêtre, voilà ce que nous voyons à louer dans le Sposalizio. Si Barbey d’Aurevilly a pu écrire que « le Sposalizio est une chose de premier ordre en art chrétien et qui nous montre combien Raphaël est grand puisqu’il a pu planer sur cela et refaire ce tableau superbe », d’autres, des Caennais surtout, préféreront le Sposalizio du maître à celui du disciple et lui trouveront des attitudes plus simples et plus naturelles. Mais qui ne sait [p. 93] aujourd’hui qu’un audacieux critique a entrepris de souffler sur ces enthousiasmes? il mit en cause l’attribution du Sposalizio au Pérugin, essaya de détruire la légende de Raphaël copiant le tableau du Maître et prétendit enfin que la toile du Musée de Caen était l’œuvre d’un autre élève du Pérugin, le Spagna: loin d’avoir été l’inspiratrice du tableau du Sanzio, elle n’en aurait été au contraire qu’une copie maladroite. Ce n’est pas le lieu de discuter ici cette thèse, la compétence nous ferait défaut. L’œuvre paraît bien de la manière du maître. Peut-être les inscriptions trouvées par M. Ménégoz sur les vêtements des personnages donneront- elles la clef du problème? N’y a-t-il pas quelque ressemblance de type entre le saint Joseph du Sposalizio et le Saint-Jérôme qui se trouve en face?
Photo Neurdein.
Le Pérugin. — Saint-Jérôme.