Bayeux, capitale d’un peuple gaulois, les Bodiocasses, a eu dès cette époque une certaine importance, sans qu’il soit possible d’affirmer, d’après deux vers d’Ausone, qu’elle ait été déjà une ville religieuse, un séminaire [p. 106] de Druides. L’une des villes notoires de la Gaule, puisqu’on y frappait monnaie, elle devint sous la domination romaine: Augustodurum. Elle figure sur les itinéraires, sur la table de Peutinger, carte des routes et des postes de l’empire. Ce fut une vraie cité, avec son temple, ses thermes, ses aqueducs et peut-être aussi son théâtre. L’érudition du XVIIIe siècle avait placé Augustodurum tantôt à Torigny, tantôt à Vieux, tantôt sur la Vire, près de Saint-Fromond. La démolition de l’ancien château entre 1796 et 1803, la découverte qu’on y fit de bornes milliaires permirent l’identification précise. Augustodurum se révélait comme une ville fortifiée (la seconde partie de son nom d’origine gauloise a ce sens), et comme une station de poste au croisement de plusieurs routes romaines; l’une venait du Maine et de la vallée de la Loire par Vieux (Aregenuæ); une autre, de Lisieux, Noviomagus, elles se continuaient par une route qui allait franchir les Veys et mettait Bayeux en relation avec le Cotentin. Ce fut plus tard une ville de garnison, lorsqu’à la fin de l’empire, il fallut organiser la défense des frontières; au IVe siècle, elle fut la résidence d’un corps d’auxiliaires suèves et bataves, c’est alors sans doute que son enceinte fut constituée.
Son temple, bien probablement, se trouvait à l’endroit même où a été bâtie la cathédrale, ou, plus exactement, celle-ci s’élève sur les ruines d’une plus ancienne église qui a remplacé le temple gallo-romain consacré peut-être à une divinité gauloise, au dieu Belenus, l’Apollon gaulois. Quand on abaissa, vers le milieu du XIXe siècle, le niveau de la petite place située au Midi de la basilique, on trouva une quantité considérable de blocs de grand appareil dont plusieurs étaient sculptés. Quelques-unes de ces sculptures ont été conservées auprès de la cathédrale ou au musée des Antiquaires de Caen; d’autres ont été dessinées par M. Bouet.
Au cours du même siècle, sous la halle, en reconstruisant cet édifice, on a retrouvé le canal d’un aqueduc qui amenait à Augustodurum des eaux prises à peu de distance de l’endroit où s’éleva plus tard l’abbaye de Mondaye. Il se composait d’un canal d’un pied et demi de largeur au sommet, plus étroit au fond et recouvert de grandes dalles de pierre simplement juxtaposées.
Cet aqueduc alimentait sans doute les thermes dont l’emplacement a été reconnu dans le cimetière et sous l’ancienne église Saint-Laurent aujourd’hui détruite qui donnait sur la rue du même nom. Ces thermes paraissent avoir été considérables: on a pu marquer d’une façon précise l’hypocauste et la salle des bains froids et quelques-uns des canaux d’écoulement des eaux. Ils étaient non moins magnifiques: les matériaux [p. 107] les plus divers et aussi les plus riches entraient dans leur construction, notamment des marbres bleus qui provenaient peut-être du Cotentin et des marbres rouges extraits de Vieux, l’antique Aregenuæ. C’est dans ces thermes qu’ont été trouvés deux intéressants morceaux de sculpture: un torse de jeune fille et surtout une tête casquée de Pallas, en albâtre. Le dessin en est ferme, les traits sont un peu gros, les lèvres épaisses, le menton fort; c’est néanmoins une belle pièce. Les médailles retrouvées dans les fouilles et qui se succèdent de Trajan à Gratien nous font penser que les thermes ont disparu à cette dernière époque. Ces thermes, leur aqueduc et une maison privée dont on a retrouvé l’hypocauste en 1883, quand on construisit l’hôtel des Postes, voilà tout ce qu’on peut avec certitude restaurer de l’ancien Augustodurum. Ajoutons-y une mosaïque, provenant d’une habitation particulière, dont les débris ont été retrouvés dans l’ancienne rue Echo, Es-Coqs.
Photo R.-N. Sauvage.
Thermes. — Tête de Pallas.
Personne ne s’étonnera de constater que les thermes aient été situés en dehors de l’enceinte. Qui ne sait aujourd’hui, et c’est précisément l’éminent archéologue bayeusain, M. de Caumont, qui a mis ce fait en lumière, qu’à la suite des invasions du IIIe et du IVe siècle, les villes romaines ont été obligées de se restreindre, de se mettre à l’abri derrière une enceinte plus étroite qui fut souvent élevée sur les ruines d’une partie des édifices que l’on s’était résigné à sacrifier? Il en fut ainsi à Sens, au Mans, à Angers, à Vannes, à Rennes, à Beauvais, à Meaux, à Soissons; et au château de Bayeux, les fondations renferment des débris de monuments romains, des fûts de colonnes, des bornes milliaires. Aucun texte ne nous permet de dire à quelle catastrophe répond l’établissement de cette nouvelle enceinte. Les Saxons qui occupèrent le Bessin au VIe siècle [p. 108] (Saxones Baiocassini de Grégoire de Tours) ne nous ont laissé aucune trace de leur domination.
Cependant la cité des Baiocasses est devenue un diocèse. Il est démontré aujourd’hui, non seulement par l’examen critique des textes, mais par un document archéologique qu’Exupère n’a pu exister avant le IVe siècle. Lors de l’incendie de Bayeux en 1105, le trésor déjà riche de la cathédrale fut en partie pillé par les troupes du roi Henri Ier: c’est peut-être à cette époque que fut transporté en Angleterre un plateau liturgique, un missorium qui avait appartenu à l’évêque Exupère, comme le prouve l’inscription: EXSVPERIVS. EFISCOPVS. ECLESLE. BOGIENSI. DEDIT. Ce plateau a été retrouvé en Angleterre, dans le parc du château de Risley, comté de Derby, en 1729; c’est un travail romain aux bas-reliefs antiques, représentant des scènes de chasse, mais à la fin de l’inscription se trouve tracé le chrisme. Or, dit dom Morin, c’est une chose bien connue que jamais ce monogramme n’a pu être retrouvé sur aucun monument antérieur à Constantin: en Gaule, il ne se rencontre pas avant 347.