A Bayeux, comme à Caen, l’époque de prospérité et de construction se termine avec la guerre de Cent ans. En 1357, Bayeux fut pillée par les compagnies anglo-navarraises. A la fin du règne de Charles V, en 1377 et 1378, les Anglais, étant à peu près expulsés de Normandie, on rebâtit les murailles de la ville, il semble qu’on les rapprocha de la cathédrale du côté du Nord, laissant en dehors de l’enceinte les rues des Bouchers et de Bretagne. Les maisons de cette dernière rue auraient été construites sur les ruines des murs romains. On abattit alors l’église Saint-André pour la reconstruire sur une voûte au-dessus de la porte du même nom, disposition tout à fait pittoresque dont il est impossible aujourd’hui de se faire une idée, l’église Saint-André ayant disparu avec les murs de la ville en 1773.
Bayeux pouvait se préparer à de nouvelles luttes: la guerre de Cent [p. 113] ans n’était point terminée; Henri V pendant le siège de Caen détachait un corps d’armée sous le duc de Gloucester, pour prendre cette ville. Il y eut, comme à Caen, émigration d’une partie des bourgeois; mais la cité épiscopale ne souffrit point trop de la domination anglaise. Cependant les dernières années qui suivirent l’insurrection du Bessin et de Cantepie de Pontécoulant furent pénibles; le clergé se plaignait des impositions extraordinaires que les Anglais mettaient sur le peuple. Le capitaine Gough menaça de mettre le feu aux faubourgs. La ville et le château, après quinze jours de siège, rentrèrent dans l’obédience de Charles VII, le jour de la fête de Saint-Régnobert en 1450. Bayeux subit aussi le contre-coup des troubles de la Ligue du Bien Public et c’est [p. 114] seulement après 1468 que l’activité industrielle et commerçante se réveilla. De tout temps, Bayeux fut avant tout un marché; encore aujourd’hui, ses foires attirent tous les cultivateurs du Bessin et du Bocage; foire de la Toussaint, sur l’antique mont Phaunus, non loin du Prieuré de Saint-Vigor, foire de la Sainte-Croix, foire du village de Cremelle, foire hebdomadaire du samedi sur la place Saint-Michel, dans le faubourg Saint-Patrice. Bayeux, centre d’un pays d’élevage, vendait aussi des serges, des cuirs, des toiles. Le commerce du miel et de la cire y était important. On y fabriquait surtout des parchemins et ses pels à écrire étaient renommés. Elle eut de bonne heure ses corporations; les statuts de quelques-unes d’entre elles sont assez anciens; citons ceux des cuisiniers qui ont laissé leur nom à une des vieilles rues de Bayeux, ceux des serruriers.
Photo Neurdein.
Maison rue Saint-Martin et rue des Cuisiniers.
Alors s’élevèrent les belles maisons de bois qui donnent encore aux rues de la ville un cachet si pittoresque. Quelques-unes cependant, les plus simples, les moins ornées, remontent peut-être au XIVe siècle, par exemple la maison à l’encoignure de la rue Saint-Martin et de la rue des Cuisiniers. Comme dans les maisons les plus anciennes, ses deux étages surplombent nettement l’un sur l’autre et le premier sur le rez-de-chaussée forme auvent. De massives colonnes de pierre engagées au rez-de-chaussée supportent l’encorbellement des étages en bois. La cheminée dont le conduit carré présente une rangée de trèfles taillés dans la pierre annonce le XIVe siècle. D’une façon assez étrange, plus pittoresque que belle, un mur de pierre en retrait unit cette maison à un autre corps de logis situé rue des Cuisiniers, qui est construit de la même manière que le premier. A l’un et à l’autre, il n’y a aucune sculpture et des croix de Saint-André et des poteaux soutiennent les allèges des fenêtres. On peut rapprocher ces maisons de la façade des Quatrans dans la rue de Geôle à Caen.
Photo Neurdein.
Maison de la rue Saint-Malo.
A une époque postérieure appartiennent deux maisons au bas de la rue Saint-Malo et de la rue Bienvenu. Rue Saint-Malo, la maison n° 4 pourrait être dite la maison aux statues: toutes les lignes y sont marquées par des statues. La grosse poutre horizontale qui sert de corniche au rez-de-chaussée est décorée de quatre bouquets frisés. A ses deux extrémités grimacent deux têtes. Au-dessous de ces têtes et en retrait, un petit dais appuyé sur une colonnette de pierre abrite à gauche la Vierge Marie. Près d’elle, sur l’encorbellement de pierre de la maison, une Eve accroupie tient dans une main la pomme et de l’autre elle porte le fuseau. A l’autre extrémité se font pendant un Saint-Jean et une autre figure maintenant effacée. Au haut du premier et du second étage [p. 115] ont été sculptées douze statues représentant le Christ et les Saints: Magdeleine agenouillée, sainte Barbe reconnaissable à sa tour, sainte Catherine à sa roue, sainte Marguerite domptant la Tarasque, saint Laurent et saint Gilles... Le chaperon de pierre qui porte le rampant du toit aux deux pignons est terminé, suivant un usage fréquent, par des animaux fantastiques. Rue Bienvenu, ancienne rue aux Cuisiniers, presque en face de la cathédrale, se dresse une autre maison, contemporaine de celle de la rue Saint-Malo et sans doute du même artiste: au premier étage, à gauche, une Mélusine, peut-être la fée d’Argouges, puis une licorne, un berger faisant paître son troupeau, une femme qui sort de la corolle d’un lis, un lion. Au second étage se déroule en quatre scènes [p. 116] l’histoire d’Adam et d’Eve: l’ange armé du glaive. Adam, l’arbre et le serpent, l’Eve coupable. La maison de la rue Bourbesneur fut commencée à la fin du XVe siècle et terminée au XVIe. Du XVe siècle date la tour où est placé l’escalier hexagonale à sa base et quadrangulaire à son sommet. Une porte surmontée d’un arc en accolade y donne accès; au second étage, une tourelle contient la seconde vis de l’escalier de façon à laisser la place à un appartement. Sur la rue, de jolies fenêtres de la Renaissance, mais bien petites, éclairent le rez-de-chaussée.