Palais de Justice. — Salle du Conseil.
Photo Neurdein.
Eglise Saint-Patrice.
Hélas! Bayeux et Caen allaient bientôt voir s’arrêter cette époque de prospérité. Cet art si riant, si lumineux, si nouveau était un art sans lendemain. Peut-être a-t-il provoqué par contre-coup cette hostilité à tout art qu’a manifestée la Réforme calviniste. Dès 1560, le chapitre ordonne une procession générale à Saint-Malo pour réparer le scandale causé par les hérétiques qui avaient brisé une image de saint Jean, placée sur la porte de ladite église. Mais c’est surtout en 1562 qu’eurent lieu dans toutes les villes de la Normandie les grands ravages et les grands pillages. A Caen, un ministre fanatique étranger à la ville; à Bayeux, un aubergiste, furent les chefs de ce mouvement iconoclaste. La cathédrale fut mise à sac et on ne saurait trop déplorer, pour l’histoire même du protestantisme, le pillage et l’incendie des archives. L’évêque Charles d’Humières joua un triste rôle. Après avoir traité avec le capitaine qui commandait au nom des chefs protestants, Coulombières, il s’enfuit, ne préservant du riche mobilier de l’église que la fameuse chasuble de saint Regnobert, qu’il emmena avec lui en Picardie et qui ne rentra au trésor avec sa châsse d’ivoire qu’en 1573. Les autres églises avaient subi les mêmes ravages et le culte fut suspendu depuis le 1er jusqu’au 13 juin 1562, depuis le 21 août jusqu’au 18 septembre, depuis le 27 février jusqu’au 5 mai 1563.
Bayeux connut encore les troubles de la Ligue pour laquelle elle se déclara, peut-être parce que Caen restait fidèle au roi Henri IV; plus tard sous Louis XIII, les troubles populaires des Nu-Pieds; mais son existence paraît ensuite avoir été paisible. Etait-elle sous l’ancien régime une ville prospère? Il semble qu’aucune industrie n’a jamais pu s’y développer. Les tentatives faites au XVIIIe siècle pour donner de l’extension à la dentelle ou à la laine échouèrent. Bayeux devint la résidence de gentilshommes, anciens officiers des armées du roi, de riches bourgeois qui y consommaient leurs revenus.
Ainsi s’expliquent les hôtels si nombreux du XVIIe et du XVIIIe siècles; dans la rue de la Maîtrise, un hôtel formé de deux corps de logis rappelle le règne de Louis XIII par ses bossages et par les cheminées ornées qui surmontent sa toiture. Dans la rue du Général-de-Dais, autrefois rue Saint-Nicolas, au n° 16, un pavillon représente le règne de Louis XIII; au n° 10, l’hôtel de la Tour du Pin, celui de Louis XIV.
Mais Bayeux est toujours une ville d’église. On doit à Mgr de Nesmond, dont le très long épiscopat coïncide à peu près avec le règne [p. 121] personnel de Louis XIV (1659-1714), la réédification du grand séminaire pour lequel il fit élever de vastes, spacieux et sévères bâtiments à la mode du XVIIIe siècle qui, sauf interruption pendant la Révolution, gardèrent leur destination jusqu’à la séparation des Eglises et de l’Etat. Il eut le bon goût, en établissant ces bâtiments sur l’emplacement d’un hôpital transformé ensuite en prieuré occupé par les Augustins, de conserver la délicieuse chapelle du XIIIe siècle qu’on peut voir encore aujourd’hui. Elle a fait l’admiration des archéologues anglais; Gally-Knight et Parker et bien d’autres l’ont décrite et dessinée. Chaque travée est voûtée d’une croisée d’ogives reposant sur quatre colonnettes. Mais ce qui est remarquable, c’est le chevet droit, divisé en [p. 122] deux absidioles: une branche d’ogives part de la clef de la dernière travée et repose sur une colonne placée dans l’axe de l’édifice. Il y a là un très heureux effet, en même temps qu’une disposition assez rare que l’on retrouve cependant dans quelques églises de la région, à Tour par exemple, où elle a encore été amplifiée.
Photo Neurdein.