Son collaborateur Gustave ne donna pas, du reste, au remords le temps d'intervenir. Le lendemain même de leur entrevue dans la mansarde de la rue Viollet-le-Duc, Emmeline trouva au bureau habituel ces deux lignes, qui n'admettaient ni atermoiement ni discussion :

« Gérald retrouvé. Tout va bien. Venez! »

Elle s'envola de nouveau vers les six étages au sommet desquels l'artiste en toute sorte d'arts se plaisait à braver les foudres de la loi. Sa première surprise fut d'être reçue dans l'atelier par un monsieur aux habits flambants neufs : jaquette luisante d'un tout autre lustre que celui de la crasse ; pantalon gris perle ; moustache cirée ; cheveux à la malcontent. Ce Gustave d'aujourd'hui n'avait aucun rapport avec celui d'hier : on le lui avait changé contre un autre qui ne le rappelait que de très loin.

L'inconnu qui lui tendait une main aux ongles irréprochables la tira immédiatement de son incertitude. C'était bien le même Gustave, mais il avait cru devoir, aussitôt après leur conversation de la veille, sauter dans le tramway qui mène à la Belle Jardinière et s'y acheter un complet séance tenante. Non, comme elle aurait quelque raison de le supposer, pour jeter un dernier éclat sur ce boulevard de la Chapelle si souvent témoin de sa misère, mais parce que cette respectabilité dans la tenue constituait un des décors indispensables de la comédie dont il allait lui dérouler l'action.

Il la renseigna tout d'abord sur ce Gérald, qui de son nom de famille s'appelait Péronaud, qui habitait la rue Condorcet, c'est-à-dire le quartier même ; que tout le monde connaissait et qu'on lui avait désigné tout de suite. C'était un garçon travailleur, qui aurait pu gagner de l'argent, s'il n'avait pas commis la faute de verser tant soit peu dans l'impressionnisme. Monsieur n'avait pas voulu faire de concessions aux bourgeois, et les bourgeois se vengeaient en refusant de l'acheter.

— Est-ce que vous l'avez vu? Est-ce qu'il vous a parlé de moi? interrompit Emmeline, que les digressions de Gustave énervaient.

— Le voir! Pas si bête! répondit-il. Il est de la plus haute importance qu'il ne se doute jamais d'où lui viendront les coups qu'il va recevoir. Maintenant, causons! Avez-vous des obligations de chemins de fer?

Emmeline fut sur le point de répondre :

« Mon mari en a ».

Mais elle tenait à ne pas éveiller outre mesure la curiosité de son associé, qui la croyait demoiselle.