— Mais oui, j'ai dansé avec vous, et j'en suis fière, et j'espère bien y danser encore, répondit-elle. Car cette accusation n'a aucun sens. N'est-ce pas, monsieur, que ce n'est pas sérieux? dit-elle en s'adressant au greffier.
— Malheureusement, tout ce qui se passe ici est sérieux, riposta celui-ci. Et si le détenu… si M. Gérald n'a pas quelque protecteur bien influent qui puisse répondre de lui et même faire des démarches en sa faveur… Mais il ne veut pas, il a honte. Il dit : « Je suis innocent! » et il s'imagine que ça suffit.
C'était clair. Gérald n'avait pas eu un mot qui pût passer pour une allusion. Cependant, elle ne voulut pas prendre de résolution avant d'avoir des certitudes.
Elle le regarda bien en face comme pour le provoquer à une indiscrétion, à une explosion plutôt. Il prit cette invite comme un simple encouragement à accepter les services qu'elle semblait lui offrir et y répondit d'une voix triste :
— Souscrire à des démarches en ma faveur auprès des juges, ce serait presque avouer ma culpabilité. Être acquitté par complaisance, il ne me manquerait plus que cette dernière abjection! Je vous donne ici ma parole, madame, que les obligations qu'on a trouvées chez moi, j'ignore absolument comment elles y sont venues. Croyez-moi, c'est tout ce que je réclame, et vous serez encore trop bonne de me croire, car vous paraissez avoir emporté un bien mauvais souvenir de moi, en quittant ce bal où j'ai eu le grand honneur d'être un instant votre cavalier.
— Oui, c'est vrai, dit-elle, vous me rappelez là mes torts ; mais vous m'avez excusée, j'en suis sûre. Je suis, depuis quelques années, atteinte d'une maladie nerveuse et je sortais d'une crise… Du reste, vous avez dû vous rendre compte de mon malaise. A trois ou quatre reprises, j'ai été sur le point de m'évanouir.
— C'est moi, madame, répondit Gérald, qui me suis au contraire amèrement reproché de vous avoir sans doute froissée par mon sans-façon, et c'est de moi seul que doivent venir les excuses. Quant à user de votre influence pour me sauver, je vous conjure de n'en rien faire. Nous verrons bientôt si la fatalité doit me poursuivre jusqu'au bout.
Il salua profondément Mme Dalombre et sortit par la porte que lui ouvrit le gardien et qui donnait sur le couloir. Emmeline pétrissait son mouchoir d'une main crispée, décidée à tout pour soustraire ce malheureux au guet-apens dans lequel elle l'avait attiré. Dans sa dignité restée toujours debout, il refusait les services qu'elle lui offrait ; mais elle était bien résolue à ne tenir aucun compte de cette exagération de délicatesse et d'orgueil. Aussi, à peine son mari fut-il de retour de son excursion à travers les cuisines, les cellules simples et les cellules doubles, qu'elle se hâta de lui faire cette communication :
— Te rappelles-tu, Albert, ce jeune homme avec qui j'ai dansé à l'ambassade de Suède? Un peintre… Tu ne l'as peut-être pas remarqué. Eh bien! il est à Mazas… c'est horrible… accusé de vol et d'un vol qu'il n'a pas commis. On l'a pris pour un autre. Il faut absolument qu'en sortant d'ici tu ailles parler au ministre de la justice. Tu es député, tu ne peux pas laisser condamner un innocent, n'est-ce pas, monsieur le directeur? ajouta-t-elle en prenant à témoin ce rigide fonctionnaire.
— Malheureusement, madame, répliqua-t-il, si M. Dalombre est député, ce sont les juges qui condamnent. J'ai comme vous de fortes raisons de supposer que ce jeune homme a été victime d'un malentendu. Il y a dans son accent une sincérité bien difficile à feindre, mais les magistrats ne jugent pas sur des impressions.