Le 22 novembre, M. Laurence Kerans arrivait à Gondar. Il venait pour remplir les fonctions de secrétaire privé du capitaine Cameron. Il apportait quelques lettres à M. Cameron, parmi lesquelles il y en avait une du comte Russell, ordonnant au consul de retourner à son poste à Massowah. De tous les captifs, aucun ne mérite une plus grande sympathie que le pauvre M. Kerans. Tout jeune encore quand il entra en Abyssinie, il eut à supporter pendant quatre années la prison et les chaînes, sans aucun motif, si ce n'est qu'il arrivait dans un temps malheureux. Il est vrai de dire que, selon son habitude, Théodoros donnait pour prétexte à sa conduite qu'on l'avait insulté en lui offrant un tapis représentant Gérard, le tueur de lions. «Gérard dans son costume de zouave, disait Théodoros, représente les Turcs; le lion, c'est moi-même, que les infidèles veulent abattre; le domestique, un Français;» mais il ajoutait: «Je ne vois pas les Anglais qui devraient être près de moi.» Le pauvre M. Kerans jouit seulement quelques semaines à Gondar d'une demi-liberté. Il avait donné en son nom un fusil à Sa Majesté (le tapis avait été envoyé par le capitaine Speedy, qui avait été précédemment en Abyssinie); chaque matin, Samuel, qui était le balderaba des Européens, se présentait avec les compliments plus ou moins sincères de Théodoros. A sa première visite, il lui demanda: «L'empereur désire savoir ce qui vous ferait plaisir?» M. Kerans répondit: «Un cheval, un bouclier et une lance.» Le matin suivant, Samuel lui demanda, de la part de Sa Majesté, quel genre de cheval il préférerait; et ainsi de suite, jusqu'à ce que le pauvre garçon, qui était obligé chaque jour de se courber jusqu'à terre en reconnaissance du don supposé, commença à supposer qu'on se jouait de lui.
Peu de jours après l'arrivée de M. Kerans, le consul Cameron fut appelé au camp du roi, et il lui fut enjoint de rester là jusqu'à nouvel ordre. Il se considérait si peu comme prisonnier, bien qu'il ne lui fût pas permis d'aller à Gondar, que prétextant sa mauvaise santé, il demanda la permission de se retirer dans cette ville. M. Cameron attendit jusqu'au commencement de janvier, espérant tous les jours recevoir une lettre de l'empereur. Mais enfin comme rien n'arrivait, il se vit obligé d'obéir aux instructions qu'il avait reçues; il informa Théodoros que, d'après les ordres de son gouvernement qui lui prescrivaient de retourner à Massowah, il priait Sa Majesté de lui accorder cette permission.
Dans la matinée du 4 janvier, M. Cameron, ses serviteurs européens, les missionnaires de Gondar et MM. Stern et Rosenthal (ces deux derniers, retenus dans les chaînes depuis quelque temps), furent mandés par Sa Majesté. Ils furent introduits dans une tente renfermée dans l'enceinte particulière de Théodoros, ayant deux pièces de douze placées à l'entrée et pointées dans la direction de la tente. L'enceinte était pleine de soldats, et tout était arrangé pour rendre la résistance impossible. Peu d'instants après l'arrivée de M. Cameron, Théodoros lui envoya plusieurs messagers chargés de différentes questions, telles que: «Où est la réponse à la lettre dont je vous avais chargé pour votre souveraine?… Pourquoi vous alliez-vous à mes ennemis les Turcs? … Etes-vous consul?…» Le dernier message, qui lui fut adressé, fut celui-ci: «Je vous garderai prisonnier jusqu'à ce que j'aie reçu une réponse, et que je sache si vous êtes oui ou non consul.» Aussitôt les soldats saisirent violemment M. Cameron; il fut jeté par terre, on lui arracha la barbe et on lui mit de lourdes chaînes aux pieds. Les captifs furent tous placés dans une tente située dans l'enceinte impériale. Pendant quelque temps, à part leurs fers, ils n'eurent à subir aucun mauvais traitement.
Le 3 février suivant, M. Bardel rentrait d'une excursion faite au nom de l'empereur, et qui avait pour but de surveiller le pays et d'épier un général égyptien, qui, à la tête de forces considérables, occupait, depuis quelque temps, le pays de Metemma, poste situé sur les frontières du nord-ouest et le plus rapproché de l'Abyssinie. Le jour suivant les gens de Gaffat furent mandés par l'empereur pour être consultés sur la question de rendre la liberté aux captifs européens. D'après leurs conseils, deux missionnaires de la société d'Ecosse, deux chasseurs allemands, MM. Flad et Cornélius furent délivrés de leurs fers, et il leur fut permis de retourner à Gaffat parmi les ouvriers. Le chef des gens de Gaffat dit alors au capitaine Cameron qu'il solliciterait son élargissement, ainsi que l'autorisation de son départ, si lui, Cameron, voulait s'engager par écrit, qu'aucune démarche ne serait faite de la part de I'Angleterre pour venger l'insulte qui lui avait été faite dans la personne de son représentant. M. Cameron, ne se croyant pas autorisé à prendre une telle responsabilité, refusa. Quelques jours plus tard, M. Bardel ayant offensé Sa Majesté, ou plutôt Sa Majesté n'ayant plus besoin de M. Bardel, celui-ci fut envoyé rejoindre ceux qu'il avait contribué, pour sa bonne part, à faire emprisonner.
Le révérend M. Stern a très-bien décrit la douloureuse captivité que lui et ses compagnons ont eu à supporter avant leur premier élargissement, lors de leur arrivée dans la mission an commencement de 1865; comment ils furent traînés de Gondar à Azazo; l'horrible torture qui leur fut infligée le 12 du mois de mai; leur longue marche dans les chaînes d'Azazo à Magdala; leur emprisonnement à l'Amba (nom général donné aux forteresses eu Abyssinie) dans la prison commune, et la multiplicité des souffrances qu'ils eurent à supporter ainsi pendant plusieurs mois. Nous nous bornerons à dire que le 14 février 1864, date de la lettre du capitaine Cameron, qui donne le premier avis de leur emprisonnement, les captifs, an nombre de huit, étaient: le capitaine Cameron et ses compagnons, Kerans, Bardel, Mac Kilvie, Makerer, Piétro et MM. Stern et Rosenthal.
Tout ce que j'ai dit jusqu'à présent et la plus grande partie de ce que j'ai à raconter serait inintelligible, si je n'expliquais pas la conduite de Théodoros vis-à-vis des étrangers. Il est certain (un grand nombre de faits sont là pour l'attester) que Théodoros, pendant plusieurs années, les insulta systématiquement. Il agissait ainsi soit pour éblouir son peuple par son pouvoir, soit aussi parce qu'il croyait à la complète impunité de ses plus grossières iniquités.
En décembre 1856, David, le patriarche cophte d'Alexandrie, arriva en Abyssinie, porteur de certains présents pour Théodoros, et de l'expression bienveillante du pacha d'Egypte. La réputation de Théodoros s'était répandue an loin du côté du Soudan, et probablement les autorités égyptiennes, dans la pensée de sauver cette province du pillage, ou bien, voulant éviter une guerre dispendieuse avec leur puissant voisin, adoptèrent cet expédient comme le meilleur à suivre pour apaiser la colère de leur ancien ennemi. Selon son usage, Théodoros trouva encore une excuse aux mauvais traitements qu'il infligea au respectable patriarche, sur ce prétexte que la croix en diamants, qui lui était présentée, était une insulte: «C'est la preuve, disait-il, qu'ils me considèrent comme vassal.» Le patriarche alors proposa d'envoyer une lettre accompagnée de présents convenables an pacha d'Egypte, promettant qu'en retour le pacha enverrait à Théodoros des armes à feu, des canons et des officiers pour dresser ses troupes; Sa Majesté aussitôt se récria en disant: «Je comprends, ils désirent maintenant me déclarer leur tributaire.»
Il est très-probable que Théodoros, toujours jaloux du pouvoir de l'Eglise, profita de la présence de son plus haut dignitaire pour montrer à son armée qui elle avait à craindre et à qui elle devait obéir. Sous le prétexte mentionné plus haut, il fit un jour bâtir une baie autour de la résidence du patriarche, et l'on vit ainsi pendant plusieurs jours, le fils aîné de l'Eglise cophte, tenir son Père en prison. Théodoros, plusieurs fois, avait été excommunié par l'évêque, aussi se réjouissait-il beaucoup de la honteuse querelle qui surgit à cette occasion, parce qu'il voulait, par la crainte, persuader le patriarche d'enlever l'excommunication lancée par son inférieur. Toutefois, au bout d'un certain temps, Théodoros absous laissa partir le vieillard qu'il avait épouvanté.
Le patriarche, à son retour, fit son rapport: mais la réputation de justice et de sagesse du bienveillant descendant de Salomon était si grande que, loin d'être cru, le gouvernement turc attribua l'échec survenu, dans les négociations à l'inaptitude de son agent; et bientôt après, il organisa une autre ambassade sur une plus grande échelle, la faisant accompagner de nombreux et magnifiques présents, et la mettant sous les ordres d'un officier expérimenté et fidèle, Abdul Rahman-Bey.
Ces envoyés égyptiens arrivèrent à Dembea en mars 1859. Tout d'abord Théodoros, satisfait de recevoir de si magnifiques dons, traita les ambassadeurs avec courtoisie et distinction; mais craignant qu'en ce moment le pays ne fût pas sûr, il prit son hôte avec lui et partit pour Magdala, qu'il estimait être une résidence plus conforme à ses projets, et il y laissa l'ambassadeur. Il l'oublia même complètement, et le malheureux y demeura près de deux ans, à demi prisonnier. Mais ayant reçu plusieurs lettres où des menaces étaient énergiquement exprimées de la part du gouvernement égyptien, Théodoros permit à son prisonnier de partir, mais il lui annonça qu'il serait volé, en touchant à la frontière, par le gouverneur de Tschelga. Théodoros, après le départ d'Abdul-Rahman-Bey, écrivit an gouvernement égyptien, niant d'avoir aucune connaissance du vol commis au préjudice de l'ambassadeur et accusant celui-ci de crimes graves. En apprenant cela l'infortuné bey, craignant que ses dénégations ne tournassent contre lui, s'empoisonna à Berber.