Sa troisième victime fut le naïb d'Arkiko. Il avait accompagné l'empereur à Godjam, lorsque, sans raison connue, celui-ci le fit mettre en prison et le fit charger de chaînes. Ce ne fut que sur les remarques de quelques marchands influents qui lui firent observer qu'on pourrait se venger sur ses caravanes d'Abyssinie et leur rendre la pareille, que Sa Majesté comprit la prudence de ces avis et permit à son prisonnier de retourner dans son pays.

Le même jour que le naïb d'Arkiko était fait prisonnier, M. Lejean, membre du service diplomatique français, dégoûté de l'Abyssinie et du manque de confort de la vie des camps, se présentait devant l'empereur pour le supplier de le laisser partir. Théodoros ne voulant pas accorder l'entrevue désirée et M. Lejean persistant dans sa demande, il lui fut répondu que Sa Majesté était en route pour Godjam. Chaque jour accroissait ainsi les difficultés de son retour. Une telle arrogance ne pouvait être tolérée. Théodoros avait défié l'Egypte; et maintenant il allait défier la France. M. Lejean fut saisi et eut à demeurer en plein uniforme dans les fers pendant vingt-quatre heures. Il ne fut relâché qu'en envoyant une humble excuse et en renonçant an désir de quitter le pays. Il fut envoyé à Gaffat avec l'ordre de rester là jusqu'au retour de M. Bardel.

Théodoros semblait faire fi de tout le monde; il emprisonnait le patriarche d'Alexandrie, l'ambassadeur d'Egypte était gardé à demi prisonnier pendant plusieurs années; il enchaînait le naïb, il insultait et enchaînait le consul français et le chassait du pays; et pourtant rien de mal ne lui était arrivé; an contraire, son influence au camp était bien plus grande. Dans de semblables circonstances tous les barbares auraient fait et pensé exactement comme lui. Il en arriva bientôt à cette conviction que soit par crainte de son pouvoir, soit dans l'impossibilité où l'on était d'arriver jusqu'à lui, quels que fussent les mauvais traitements qu'il infligeât aux étrangers, aucune punition ne pouvait l'atteindre. Que telle fût sa conviction, la chose est parfaitement démontrée par sa brutalité toujours plus grande et sa conduite toujours plus méchante, et toujours plus outrageante à l'égard des captifs britanniques. Théodoros à la fin ne prit aucune peine pour cacher son mépris pour les Européens et leurs gouvernements.

Il savait qu'an mois d'août 1864, il y avait déjà un mois, une réponse de sa lettre à la reine d'Angleterre était arrivée à Massowah: «Qu'on attende mon bon plaisir,» fut la seule réponse qu'il fit lorsqu'on le lui annonça. Il est probable qu'il n'aurait jamais pris connaissance de cette lettre et du message qui lui avait été envoyé, si sa chute rapide, n'avait «vers la fin» modifié sa conduite. Lorsque nous arrivâmes à Massowah en juillet 1864, Théodoros était encore tout-puissant, à la tête d'une grande armée, et maître de la plus grande partie du pays. Sa campagne du Shoa en 1365 fut des plus désastreuses. Il perdit là non-seulement son éclat royal, mais aussi une grande partie de son armée. Les Gallas profitèrent de l'occasion et inquiétèrent sa retraite. Il pressentit alors sa chute, et probablement il pensa que l'amitié de l'Angleterre pouvait lui être utile, peut-être même entrevit-il la possibilité d'amener cette puissance à une capitulation en s'emparant de nous comme otages. Quoi qu'il en soit, et bien qu'avec une apparente répugnance, il nous accorda la permission si longtemps désirée d'entrer dans le pays. Nous pouvons comprendre maintenant jusqu'à un certain point, cet étrange caractère d'homme si remarquable sous tant de rapports. Ayant quelques notions des moeurs européennes, Théodoros eût désiré ardemment posséder les avantages qu'elles procurent et dont il avait entendu parler: mais comment y réussir? L'Angleterre et la France lui rendraient-elles son amitié en paroles, il avait besoin de faits, il ne pouvait se payer de phrases. Il fut bientôt convaincu qu'il pouvait impunément insulter les étrangers ou les envoyés d'un Etat allié et il finit par croire, après avoir maltraité les Européens, qu'il pouvait tout aussi bien garder en otage un homme aussi important qu'un consul.

IV

La nouvelle de l'emprisonnement de M. Cameron arrive chez lui.—M. Rassam est choisi pour aller à la cour de Gondar, où il est accompagné par le docteur Blanc.—Délais et difficultés pour communiquer avec Théodoros.—Description de Massowah et de ses habitants.—Arrivée d'une lettre de l'empereur.

Au printemps de 1864, une rumeur vague se répandit qu'un potentat africain avait emprisonné un consul britannique. Le fait parut si étrange que peu de personnes crurent à cette nouvelle. Il fut bientôt certain cependant qu'un empereur d'Abyssinie, nommé Théodoros, avait enfermé et chargé de chaînes le capitaine Cameron, consul accrédité à cette cour, et avec lui plusieurs missionnaires établis dans cette contrée. Une petite note au crayon du capitaine Cameron, fut portée à M. Speedy, vice-consul à Massowah; elle renfermait le nombre et le nom des captifs et donnait à entendre que leur élargissement dépendait entièrement de la réception d'une lettre officielle, en réponse à celle que le roi avait envoyée quelques mois auparavant à la reine Victoria.

Il est évident que beaucoup de difficultés se présentaient au sujet de la demande exprimée par le consul Cameron. Peu de personnes connaissaient l'Abyssinie, et la conduite de son gouverneur était si singulière, si contraire à tous les précédents, qu'il y avait de quoi réfléchir pour savoir comment se mettre en communication avec l'empereur abyssinien sans exposer la liberté de ceux qu'on enverrait.

Dans la correspondance officielle de l'Abyssinie se trouve une lettre de M. Colquhoun, agent de Sa Majesté et consul général d'Egypte, datée du Caire (10 mai 1864), dans laquelle ce Monsieur informe le comte Russell, «qu'on aura beaucoup de difficultés pour arriver jusqu'à Théodoros.» Il attendait en ce moment-là des nouvelles du gouvernement de Bombay, pour savoir quels étaient les moyens qu'il pourrait mettre à la disposition de l'Angleterre, l'Egypte n'en ayant aucun de praticable; il ajoutait: «Excepté par Aden je ne vois réellement aucune autre voie possible. Si seulement nous avions affaire à une nature douce comme le dernier roi! mais il paraît qu'il (Théodoros) est sujet à des accès de rage qui parfois le privent de sa raison et rendent son approche dangereuse

Le 16 juin, le ministère des affaires étrangères choisit, pour la tâche difficile et périlleuse de mandataire auprès de Théodoros, M. Hormuzd Rassam, représentant politique résidant à Aden. Des instructions furent envoyées à ce délégué afin qu'il se tînt promptement prêt à partir pour Massowah, pour aller solliciter l'élargissement du capitaine Cameron, ainsi que des autres Européens détenus par le roi Théodoros. Une lettre de Sa Majesté la reine d'Angleterre, une autre du patriarche cophte d'Alexandrie pour l'Abouna, et une autre du même au roi Théodoros, furent envoyées en même temps à M. Rassam dans le but de faciliter sa mission. M. Rassam devait être transporté à Massowah sur un vaisseau de guerre; il devait à la fois informer Théodoros de son arrivée, lui porter une lettre de la reine d'Angleterre, et par la même occasion, faire remettre les lettres du patriarche à l'Abouna et à l'empereur. Il devait attendre une réponse à Massowah, avant de décider s'il irait lui-même ou s'il enverrait la lettre de la reine pour la délivrance du capitaine Cameron. Les instructions ajoutaient que M. Rassam devait toutefois adopter n'importe quelle démarche qui lui paraîtrait la plus favorable pour réussir, mais il devrait surtout prendre garde de ne pas se placer dans une position qui pût causer des embarras an gouvernement britannique.