Or il arriva que, juste au moment où M. Rassam apprenait qu'il avait été choisi pour remplir la tâche difficile, de transmettre une lettre de la reine d'Angleterre à l'empereur d'Abyssinie, nous devions aller ensemble faire une excursion à Lahej, petite ville arabe, située environ à vingt-cinq milles d'Aden. Nous causâmes longtemps sur cette étrange contrée, et comme j'avais manifesté un grand désir d'accompagner M. Rassam à la cour d'Abyssinie, cet ami proposa aussitôt au colonel Merewether, représentant politique à Aden, de me le laisser accompagner dans sa mission; demande que le colonel Merewether accorda immédiatement et qui fut promptement sanctionnée par le gouverneur de Bombay et le vice-roi de l'Inde. Nous dûmes attendre quelques jours la lettre de la reine Victoria, cette lettre avait été retenue en Egypte pour être traduite. Ce ne fut donc que le 20 juillet 1864 que M. Rassam et moi quittâmes Aden pour nous rendre à Massowah, sur le steamer de Sa Majesté le Dalhousie.

Le 23 au matin, à une distance d'environ trente milles de la côte, nous aperçûmes le haut pays d'Abyssinie, formé de plusieurs chaînes de montagnes superposées, courant toutes du nord au sud; les plus éloignées étaient les plus élevées. Quelques pics, entre autres le Taranta, s'élèvent à la hauteur d'environ 12 à 13 mille pieds.

A mesure que nous approchions, les contours du rivage devenant de plus en plus distincts, nous aperçûmes une petite île semée de blanches maisons entourées de vertes pelouses et réfléchissant leur ombre protectrice dans l'eau tranquille de la baie, ce spectacle nous fit éprouver une sensation délicieuse; on eût dit que nous touchions à l'un de ces lieux enchantés de l'Orient, si souvent décrits, si rarement aperçus, et vers lequel l'impatience de nos coeurs nous poussait si ardemment, que l'allure vive de notre steamer nous semblait trop lente encore. Mais petit à petit, comme nous approchions de la côte, nos illusions disparurent une à une; les gracieuses images s'évanouirent, et la réalité toute crue ne nous offrit que des buissons marécageux, une berge sablonneuse et calcinée, des huttes sales et misérables.

Au lieu du demi-paradis que la distance avait fait miroiter devant notre imagination, nous trouvâmes (et malheureusement, nous restâmes assez longtemps pour constater le fait) que le pays de notre résidence temporaire pouvait se décrire en trois mots: soleil brûlant, saleté et désolation.

Massowah (latitude 15,36N., longitude 39,30E.), est une de ces îles de corail qui abondent dans la mer Rouge; elle n'est élevée que de quelques pieds au-dessus du niveau de la mer; elle a un mille de longueur et un quart de largeur. Vers le nord elle est séparée de la terre ferme par une petite baie d'environ 200 pas de largeur; sa distance d'Arkiko, petite ville située à l'extrémité ouest de la baie, est d'environ deux milles. A un demi-mille au sud de Massowah, une autre petite île de corail tout à fait parallèle à la première, couverte de buissons et de plusieurs autres genres de végétation, est toute fière de posséder la tombe d'un chelk vénéré: elle est entre Massowah et le pic Ajdem, la plus haute montagne formant la limite méridionale de la baie.

Toute la partie occidentale de l'île de Massowah est couverte de maisons; quelques-unes hautes de deux étages, sont bâties en rocher de corail, le restant se compose de petites huttes de bois avec des toits en chaume. Les premières sont habitées par les plus riches négociants, les représentants de la Turquie, quelques Banians, les consuls européens, et enfin quelques marchands que leur malheureuse destinée a jetés sur cette côte inhospitalière. Il n'y a pas un édifice digne d'être mentionné: la résidence du pacha n'est qu'un grand hôtel lourd et remarquable seulement par sa saleté. Pendant notre séjour, les mauvaises odeurs produites par l'accumulation des saletés dans la cour et dans l'escalier du palais, n'étaient pas supportables; il est plus facile de se les imaginer que de les décrire. Les quelques mosquées qui se trouvent à Massowah sont sans importance, ce sont de misérables édifices en corail blanchi. L'une d'elles toutefois, en construction en ce moment, promet d'être un peu mieux que les précédentes.

Les rues, si toutefois on peut donner ce nom aux ruelles étroites et irrégulières qui serpentent entre les maisons, sont tenues assez proprement; est-ce par l'intervention municipale ou en son absence? je ne saurais le dire. Excepté devant la résidence du pacha, aucun espace n'est ouvert auquel on puisse donner le nom de place. Les maisons sont pour la plupart bâties les unes contre les autres, quelques-unes même sont construites sur pilotis. Le terrain a une telle valeur dans ce pays si peu connu, qu'il donne lieu à de nombreuses contestations.

Le port est situé au centre de l'île, du côté opposé aux portes de la ville, qui sont régulièrement fermées à huit heures du soir; la raison de cette mesure, je ne saurais la dire, car il est impossible de débarquer dans aucune autre partie de l'île que sur la sale jetée. Sur le port, quelques huttes avaient été bâties par le douanier et ses employés; puis autour de ces dernières il s'en éleva d'autres, construites par les marchands et les Bédouins parfumés au suif. Ce sont eux qui enregistrent les entrées, et exigent les impôts selon leur caprice, avant même que les marchandises soient expédiées aux Banians, ou consignées dans le bazar pour la vente. Ce dernier est une vilaine chose, bien que la partie importante de l'est de la ville. Le beau Bédouin, le bashi-bozouk, la jeune fille indigène et les flâneurs de la ville, doivent trouver grand plaisir à hanter cet endroit de la ville; car quoique parfumé d'exhalaisons impossibles à décrire, et tout fourmillant de mouches, cependant, toute une partie de la journée c'est le rendez-vous d'une foule joyeuse et pressée.

La partie est de la ville renferme le cimetière, les fontaines publiques, la maison de la mission catholique-romaine et un petit fort.

Le cimetière commence à la dernière maison de la ville; les limites entre les vivants et les morts ne sont pas visibles. Pour profiter de l'espace entre les sépultures, les réservoirs publics sont placés parmi les tombes! Et il n'y eu a que quelques-uns qui soient en bon état. Après les fortes pluies, le terrain déchiré ouvre une issue aux eaux qui se rendent dans les réservoirs, entraînant les saletés et les détritus accumulés pendant un an ou deux, et auxquels s'ajoutent des fragments de corps humains présentant tous les degrés de décomposition. L'eau n'en est pas moins estimée et, chose étrange, ne produit aucun mauvais effet.