A l'extrémité nord et à l'extrémité sud de l'île, deux édifices ont été bâtis, l'un l'emblème de l'amour et de la paix, l'autre celui de la haine et de la guerre: la maison des missions et le fort. Mais il serait difficile de dire quel est celui qui a fait le plus de mal; plusieurs inclinent à croire que c'est la demeure des révérends Pères. Le fort paraît considérable, mais seulement à une grande distance; car plus on approche plus il ressemble à un débris des derniers âges, une ruine croulante déjà trop ébranlée pour supporter plus longtemps ses trois vieux canons, couchés sar le sol. Ce n'était pas la peur des ennemis qui les avait fait placer là, mais la frayeur du canonnier qui avait perdu un bras en essayant de mettre le feu aux pièces.—Du côté opposé, la maison des missions conservant la blancheur immaculée, semble faire rayonner autour d'elle un sourire, invitant plutôt que repoussant l'étranger. Mais à l'intérieur, est-ce que ce ne sont que des paroles d'amour qui ébranlent les échos de leurs dômes? Est-ce que les paroles de paix sont les seules que laissent échapper ses murs? Quoique des volumes témoignent de son passé, et bien que l'histoire de l'Eglise romaine soit écrite en lettres de sang sur toute la terre d'Abyssinie, nous voulons espérer que les craintes du peuple sont sans fondement et que les missionnaires actuels, comme tous les missionnaires chrétiens, s'efforcent de faire prospérer une seule chose: la cause du Christ.
Massowah, de même que tous les pays environnants, dépend de l'Abyssinie, surtout par les secours qu'elle en reçoit. Le jovaree est la principale nourriture; le blé est peu en usage; le riz est la nourriture favorite de la haute classe. Des chèvres et des moutons sont tués journellement au bazar, quelques vaches aussi dans de rares occasions; la viande de chameau est la plus estimée, mais, à cause de la cherté de cet animal, ce n'est que dans les grandes circonstances qu'il est permis d'en tuer.
Les habitants étant musulmans, l'eau est leur boisson ordinaire; le tej et l'araki (boisson faite avec du miel) sont cependant vendus au bazar. La quantité d'eau fournie par les quelques réservoirs, en assez bon état pour la contenir, étant insuffisante pour toute la population, on en apporte journellement des puits situés à quelques milles au nord de Massowah et d'Arkiko. Une partie est transportée dans des outres par les jeunes filles du village; l'autre partie est amenée dans des barques à travers la baie. D'où qu'elle vienne, cette eau est toujours saumâtre, surtout celle d'Arkiko. C'est pour cette raison et aussi à cause d'une plus grande facilité dans le transport, que cette dernière est meilleur marché et achetée seulement par les plus pauvres habitants.
Afin d'éviter d'inutiles répétitions, avant de parler de la population, du climat, des maladies, etc., etc., il est nécessaire de dire quelque chose du pays voisin.
Environ à quatre milles nord de Massowah se trouve Haitoomloo, grand village d'environ mille feux, le premier endroit où nous avons rencontré de l'eau douce; un peu plus d'un mille plus loin dans les terres, nous rencontrâmes Moncullou, village plus petit, mais mieux bâti. A un mille encore vers l'ouest se trouve le petit village de Zaga. Ces quelques villages, y compris un petit hameau à l'est de Haitoomloo, composent toute la partie habitée de cette région stérile. Le plus rapproché des villages est ensuite Ailat, situé à environ vingt milles de Massowah et bâti sur la première terrasse des montagnes de l'Abyssinie, à environ 600 pieds au-dessus du niveau de la mer. Tous les autres villages dont nous avons parlé sont situés an milieu d'une plaine sablonneuse et désolée; quelques mimosas, quelques aloès, de rares plantes de séné et de maigres cactus s'efforcent de chercher leur nourriture dans ce sable brûlé. La résidence des consuls anglais et français dans cette région brille comme une oasis dans le désert; ils y ont transporté de grands pins afin d'acclimater cet arbre dans ce pays, où du reste il pousse très-bien.
Les puits sont la richesse des villages, leur véritable existence. Très-probablement, les huttes ont été ajoutées aux huttes dans leur voisinage jusqu'à ce que des villages entiers se sont élevés, toujours entourés par une étendue déserte et brûlée. Les puits y sont au nombre de vingt. Plusieurs anciens puits sont fermés, souvent de nouveaux puits sont creusés afin d'entretenir un approvisionnement constant d'eau. La raison pour laquelle on abandonne les anciens puits, c'est qu'au bout d'un certain temps l'eau en devient saumâtre, tandis que dans ceux qu'on a nouvellement creusés l'eau est toujours douce. Cette eau provient de deux sources différentes: d'abord des hautes montagnes du voisinage. La pluie qui filtre et imprègne le sol ne peut pénétrer que jusqu'à une certaine profondeur à cause de la nature volcanique de la couche inférieure, et forme une nappe qui toujours se rencontre à une certaine profondeur. Ensuite, l'eau vient aussi par infiltration de la mer. Les puits, quoique creusés à environ quatre milles de la côte, sont profonds d'environ vingt ou vingt-cinq pieds et par conséquent au-dessous du niveau de la mer.
La preuve d'un courant souterrain, dû à la présence des hautes chaînes de montagnes, devient plus évidente à mesure que le voyageur avance dans l'intérieur du pays; quoique le terrain soit toujours sablonneux et stérile, cependant on aperçoit une certaine végétation, les arbres et les arbrisseaux deviennent de plus en plus abondants et d'une plus haute taille. A quelques milles dans l'intérieur des terres, pendant les mois d'été, il est toujours possible de se procurer de l'eau en creusant à quelques pieds dans le lit desséché d'un torrent.
Il m'est souvent venu à la pensée que le bien qu'avaient produit les puits artésiens dans le Sahara, ils pouvaient aussi le produire dans ces régions. La localité semble même plus favorable, et j'espère que ces pays désolés du Samhar, de même que le grand désert africain, seront un jour transformés en une fertile contrée.
Tels qu'ils sont, ces puits peuvent encore être d'une grande utilité. A notre arrivée à Moncullou, nous trouvâmes l'eau des puits dépendant de la résidence du consul à peine potable, à cause de son goût saumâtre; nous nettoyâmes le puits, une grande quantité de sable d'un goût salé en fut extraite et nous creusâmes jusqu'à ce que le roc apparût. Le résultat de nos travaux fut que nous eûmes le meilleur puits du pays, et que plusieurs demandes de notre eau nous furent faites, de la part même du pacha. Malheureusement, les ancêtres des Moncullites actuels n'avaient jamais fait une semblable chose, et comme toute innovation est toujours détestée par les races à demi civilisées, le fait fut admiré mais non imité.
Arkiko, à l'extrémité de la baie, est plus près des montagnes que les villages situés au nord de Massowah, mais le village est entièrement bâti sur la berge; les puits, qui ne sont pas à cent pas de la mer, sont tous beaucoup moins profonds que ceux du côté nord, par conséquent, les eaux de la mer, ayant un trajet beaucoup plus court à parcourir, retiennent une plus grande quantité de particules salines, de sorte que, s'il ne s'y mêlait une petite quantité d'eau douce des montagnes, elle serait tout à fait impotable.