En ce qui concerne les Européens, le climat, tel que nous I'avons décrit, ne peut être considéré comme nuisible; il débilite et affaiblit le système, et prédispose aux maladies des tropiques, mais il les engendre rarement. J'ai été témoin de quelques cas de scorbut dus à l'eau saumâtre et à l'absence de végétaux; mais ces cas ne se propagèrent pas, ou du moins je n'en ai pas connaissance, et, pendant tout mon séjour, je n'en ai compté que trois ou quatre cas. Les fièvres sont communes parmi les naturels après la saison des pluies; mais bien qu'il y ait de temps à autre quelques cas de fièvres pernicieuses, cependant le plus souvent ce ne sont que des fièvres intermittentes qui cèdent promptement au traitement ordinaire.

La petite vérole de tout temps y fait de terribles ravages. Lorsqu'elle éclate, un cas bénin est choisi, et l'on inocule le virus à une grande quantité de gens. La mortalité est considérable parmi ceux qui subissent l'opération. Plusieurs fois en été j'ai reçu du virus, et j'ai essayé de l'inoculer. Dans aucun cas il n'a pris; je l'attribuais à l'extrême chaleur du climat, mais pendant les froids je renouvelai l'opération, et je ne réussis pas davantage. Les cas les plus nombreux de mortalité sont dus aux accouchements, chose étrange, ainsi que dans toutes les contrées de l'est, où la femme est sédentaire. Les usages du pays sont aussi pour beaucoup dans ce résultat. Après son accouchement, la femme est placée sur un alga ou petit lit indigène, sous lequel est entretenu un feu de plantes aromatiques, capable de suffoquer la femme nouvellement délivrée. Les cas de diarrhée furent fréquents pendant l'été de 1865, et la dyssenterie, à la même époque, causa plusieurs morts. Ou rencontre rarement des maladies des yeux, excepté de simples inflammations produites par la chaleur et l'éclat du soleil. Je souffris moi-même d'une ophthalmie, et je fus obligé de retourner à Aden pendant quelques semaines. Je n'ai rencontré aucun cas de maladie de poumons, et les affections des bronchites semblent entièrement inconnues. J'ai soigné un cas de névralgie et un de rhumatisme goutteux.

Pendant plusieurs années, les sauterelles avaient causé de grands dommages aux récoltes. En 1864, elles amenèrent une telle disette, une telle cherté des objets de première nécessité, qu'en 1865 les provinces du Tigré, de l'Hamasein, du Bogos, etc., qui avaient été entièrement ravagées par les essaims de sauterelles, se trouvèrent sans aucun approvisionnement de l'intérieur. Le gouverneur du pays envoya à Hodeida et dans d'autres ports pour demander des grains et du riz, afin d'échapper à l'horreur d'une famine complète. Toutefois, beaucoup d'habitants moururent, car une grande partie de ces misérables à moitié affamés furent victimes d'une maladie semblable au choléra. Ce dernier fléau fit son apparition en octobre 1865, comme nous faisions nos préparatifs pour un voyage à l'intérieur. L'épidémie se fit cruellement sentir. Tous ceux qui avaient souffert de l'insuffisance de nourriture ou de sa qualité inférieure devinrent aisément la proie du fléau; un bien petit nombre de ceux qui furent atteints en réchappèrent. Pendant notre résidence à Massowah, cinq membres de la petite communauté d'Européens moururent; deux furent frappés d'apoplexie, deux s'éteignirent de faiblesse, et un autre mourut du choléra. Je ne soignai aucun de ces malades. Le pacha lui-même fut plusieurs fois sur le point de mourir d'une grande faiblesse et d'une perte complète de forces dans les organes digestifs. Il fut guéri par des bains de mer pris à propos.

Les Bédouins du Samhar, comme tous les sauvages bigots et ignorants, ont une grande confiance dans les charmes, les amulettes et les exorcismes. L'homme qui exerce la médecine est généralement âgé; c'est un cheik, respectable voyant, grand bélître à la mine béate. Sa prescription habituelle consiste à écrire quelques ligues du Koran sur un morceau de parchemin, puis il en lave l'encre avec de l'eau, qu'il fait boire an malade. D'autres fois, le passage est écrit sur un petit carré de cuir rouge et appliqué sur le siège de la maladie. Le mullah est un rival du cheik, bien qu'il s'applique aussi l'entière efficacité des Paroles de la Vache révélée, il opère plus rapidement son traitement en crachant plusieurs fois sur la personne malade, ayant soin, entre chaque expectoration, de marmotter des prières favorables pour chasser le malin esprit, qui, s'il n'avait été combattu auparavant, essayerait d'empêcher l'effet bienfaisant du crachat. Massowain se flatte eu outre d'avoir un praticien selon la formule, dans la personne d'un vieux bashi-bozouk. Bien que supérieur en intelligence au cheik et au mullah, ses connaissances médicales sont bien restreintes. Il possède quelques remèdes qui lui out été donnés par des voyageurs; mais comme il ignore complètement leurs propriétés et la quantité voulue a employer, aussi les garde-t-il fort sagement sur une étagère, pour la grande admiration des indigènes, et fait usage de quelques simples avec lesquelles, s'il n'opère pas de merveilleuses cures, du moins il ne fait pas de mal. Notre confrère n'est pas beaucoup recherché, quoiqu'il en impose à la crédulité des gens du pays. Lorsque nous nous sommes rencontrés en consultation, il a toujours témoigné une grande modestie, reconnaissant parfaitement son ignorance.

Massowah, ainsi que je l'ai déjà constaté, est bâtie sur un rocher de corail. La plus grande partie de la côte est formée de pareils rochers, qui s'élèvent en falaises quelquefois à la hauteur de 30 pieds au-dessus du niveau de la mer. Plus loin dans les terres[12], les rochers volcaniques commencent à se montrer, semés de tout côté et comme jetés négligemment sur la plaine sablonneuse; d'abord isolés et comme servant de limite dans les champs, ils se rapprochent bientôt, croissant en nombre et en hauteur, jusqu'à ce qu'ils atteignent la montagne elle-même, où chaque pierre atteste sa provenance volcanique.

La flore de ce pays est peu variée et appartient, sauf quelques rares exceptions, à la famille des légumineuses.—Plusieurs variétés d'antilopes rôdent dans le désert. Les perdrix, les pigeons et quelques espèces de palmipèdes y arrivent en grand nombre à certaines saisons de l'année. A part ces derniers, on ne rencontre aucun autre animal utile à l'homme. Les principaux hôtes de ces contrées sont les hyènes, les serpents, les scorpions et une quantité innombrable d'insectes.

Nous demeurâmes à Massowah du 23 juillet 1864 au 8 août 1865, date de notre départ pour l'Egypte, où nous allions dans le but de recevoir des instructions, lorsque nous reçùmes une lettre de l'empereur Théodoros. Massowah ne nous offrait aucune attraction; la chaleur était si intense parfois, que nous ne pouvions pas respirer; nous soupirions ardemment après notre retour à Aden et aux Indes, car nous avions abandonné tout espoir de faire accepter notre mission par l'empereur d'Abyssinie. Aucune peine n'avait été épargnée, aucun obstacle ne s'était présenté qu'on n'eût essayé de le vaincre, aucune chance possible pour obtenir des informations sur l'état des prisonniers ou pour les secourir n'avait été négligée. Tous les moyens avaient été employés pour persuader l'obstiné monarque de réclamer la lettre qu'il affirmait être si désireux de recevoir. Le jour même de notre arrivée à Massowah, nous avions fait tous nos efforts pour engager des messagers à partir pour la cour abyssinienne et informer Sa Majesté éthiopienne, que des officiers étaient arrivés à la côte, porteurs d'une lettre de Sa Majesté la reine d'Angleterre. Mais telle était la crainte du nom de Théodoros, que ce ne fut qu'avec beaucoup de difficultés et sur la promesse d'une large rétribution, que nous pûmes décider quelques personnes à accepter cette mission. Le soir du 24, le lendemain de notre arrivée, nos messagers partirent chargés de remettre à l'Abouna et à l'empereur des lettres du patriarche et de M. Rassam. Nos envoyés promirent d'être de retour avant la fin du mois.

M. Rassam, dans sa lettre à l'empereur Théodoros, l'informait fort convenablement qu'il était arrivé à Massowah le jour précédent, porteur d'une lettre de Sa Majesté la reine d'Angleterre à l'adresse de Sa Majesté l'empereur Théodoros, et qu'il désirait la remettre en main propre. Il l'informait également qu'il attendait la réponse à Massowah, et qu'il désirait, si Sa Majesté voulait qu'il l'apportât lui-même, qu'on lui fournît une escorte sûre. Toutefois il laissait le choix à Théodoros de faire prendre la lettre ou de renvoyer les prisonniers accompagnés d'une personne digne de confiance, à laquelle on délivrerait la lettre de la reine d'Angleterre. Il terminait en avertissant Sa Majesté que son ambassade à la reine Victoria avait été agréée, et que si elle atteignait la côte avant le départ de M. Rassam pour Aden, il prendrait toutes les mesures nécessaires pour qu'elle parvînt en Angleterre en sûreté.

Un mois, six semaines, deux mois s'écoulèrent dans l'attente incessante du retour de nos messagers. Toutes les suppositions furent épuisées. Peut-être, disait-on, les messagers n'ont pu arriver; il est possible que le roi les ait retenus; peut-être ont-ils perdu ce qui leur avait été remis, en traversant quelque rivière, etc., etc. Mais comme aucune nouvelle positive ne pouvait être obtenue sur l'exacte condition des captifs, il était impossible de rester plus longtemps dans un tel état d'incertitude. Cependant M. Rassam tenta encore une fois d'expédier de nouveaux messagers, non sans de grandes difficultés, leur remettant une copie de sa lettre du 24 juillet, accompagnée d'une note explicative. D'un autre côté, des envoyés secrets étaient en même temps expédiés an camp de l'empereur, pour s'informer du traitement subi par les captifs, ainsi que dans différentes parties du pays, d'où nous supposions qu'il était possible d'obtenir quelques renseignements. Peu de temps après, ayant réussi à nous assurer du nom de quelques-uns des gens de Gaffat qui avaient été autrefois en relation avec le capitaine Cameron, nous leur écrivîmes une lettre en anglais, en français et en allemand, ne sachant quelle langue ils parlaient, les suppliant de nous informer quelles mesures il y aurait à prendre afin d'obtenir l'élargissement des prisonniers.

Nous attendîmes encore sur cette plage déserte de Massowah, espérant toujours cette réponse tant désirée; rien n'arriva, mais le jour de Noël nous reçûmes quelques lignes de MM. Flad et Schimper, les deux Européens auxquels nous avions écrit. Ils nous informaient tous les deux, que les infortunes qui avaient fondu sur les Européens étaient dues à ce qu'il n'avait pas été répondu à la lettre de l'empereur, et ils suppliaient M. Rassam d'envoyer au plus tôt la lettre qu'il avait apportée pour Sa Majesté. Cependant M. Rassam pensait qu'il n'était pas convenable que le gouvernement britannique forçât l'empereur à recevoir une lettre signée par la reine d'Angleterre, lorsque ce dernier, par son refus constant de prendre connaissance de cette susdite lettre, montrait clairement que ses dispositions étaient changées et qu'il ne s'en souciait plus.